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Les plans des canaux de Chambéry

Une visite virtuelle dans les rues de Chambéry à la fin du XVIIIe siècle.

Les plans des canaux sont un ensemble exceptionnel de plans du cadastre de Chambéry entre 1780 et 1790. Seule une partie de la cinquantaine de plans est présentée ici. Mais vous passerez des heures à explorer les multiples passages de la ville ancienne.

Urbanisme et architecture en Savoie au XVIIIe siècle

Les Archives municipales de Chambéry ont conservé une série de plans dits "plans des canaux", qui constituent une source capitale pour appréhender non seulement l'espace urbain et son évolution mais
encore le cadre et les conditions de vie des Chambériens au XVIIIe siècle.Chambéry au XVIIIe siècle a gardé l'allure d'une cité médiévale, entourée de remparts et de fossés qui ont encore leurs tours, poternes
et pont-levis. Au pied des murailles s’étalent trois petits faubourgs : Montmélian, Maché, et Reclus. A l'intérieur de l’enceinte, la ville présente un bel enchevêtrement de rues, de ruelles et d'allées, étroites et sombres. Un réseau de canaux traverse tous les quartiers, drainant tous les détritus de la ville.

Le bâti intra-muros est très dense et la ville manque d'air. Les places sont trop rares pour améliorer la situation. Les masures côtoient les hôtels de la noblesse et les résidences bourgeoises, ainsi que les églises et les couvents fort nombreux. Par manque d'espace, les maisons sont élevées (en moyenne trois étages), peu confortables et mal construites si l'on en croit les témoignages contemporains. Pis encore, de nombreuses constructions sont en ruine et menacent de s'effondrer. La ville est grise et laide. En outre, les conditions sanitaires sont catastrophiques, dans les maisons où les lieux d'aisances sont rares, comme dans les rues jonchées d'ordures.

Ce qui pouvait être tolérable pour quelques milliers de Chambériens à la fin du XVIIe siècle, ne peut plus l'être pour 15 000 habitants à la fin du XVIIIe. Le Conseil communal essaie de réagir. L'hygiène devient une de ses premières préoccupations et il tente de faire procéder au nettoyage des rues et des canaux. Parallèlement, il développe un intérêt nouveau pour le décor, la beauté de sa ville comme de ses paysages.

Mais Chambéry, entravée par le poids des habitudes, la lourdeur de l'administration sarde et par le manque évident d'argent, peine à faire changer les choses : détruire les ruines de sa vieille église, raser les cabornes (cabanes sur la place Saint Léger) insalubres, imposer des critères de construction aux propriétaires, etc. Ces efforts pour mettre en place une réelle politique d'urbanisme, resteront souvent vains (les vraies innovations n'arriveront qu'au siècle suivant, avec la percée de la rue de Boigne par exemple).

De tous ces projets souvent avortés, il nous reste aujourd'hui ces extraordinaires documents que sont les "plans des canaux" qui témoignent de la volonté de quelques uns de faire changer les conditions de vie de la majorité. Sous l'appellation "plan des canaux" se trouvent deux séries de dessins. La première comprend les plans établis pour la perception de l'impôt destiné au financement du curage des canaux. Nous ne sommes pas encore certains de la finalité des plans conservés dans la deuxie : selon deux hypothèses, il pourrait s'agir du premier plan d'alignement de la ville ou du premier plan de l'éclairage urbain.

 

Danièle Munari

 


Chambéry et ses canaux : une question d'hygiène

Irriguée par deux bras de l'Albanne et une dérivation du canal de la Doria, la ville bénéficie d'un drainage naturel performant jusqu'au début du XVIIe siècle, alors que la population n'excède par 5 ou 6 000 habitants. Cependant, ce syste d'évacuation des déchets urbains est déjà précaire en raison des variations du débit torrentiel de l'Albanne : en période d'étiage, les déchets stagnent et se décomposent dans les canaux ; en période de crue, la ville close et les faubourgs se transforment en vastes zones d'épandage, d'autant que les herses bloquent le libre passage des eaux sous les remparts et que le saut des moulins de la place Maché les fait refluer dans la ville close. Jusqu'au début du XVIIIe siècle, on se contente de procéder à des opérations de curage limitées à des portions de canaux, lorsque le cours de l'eau y est totalement obstrué.

En 1715, le conseil municipal déplore la "quantité d'ordures extraordinaire" qui jonche les allées, les cours et même certaines rues, ce qui outre la puanteur qu'elle cause, risque d'être nuisible pour la santé des habitants. Vers le milieu du siècle la situation n'est guère meilleure. La population dépasse alors le seuil des 10 000 habitants et le réseau des canaux est totalement saturé par les immondices. Le conseil de ville décide alors de réaliser une opération générale de curage et d'en répartir le coût non seulement entre tous les habitants mais encore selon une clé de répartition qui taxerait davantage les riverains des canaux que ceux qui n'y ont pas un accès direct. Pour ce faire, dans chaque dizaine, administration municipale de base, on réalise un recensement de la population et une mensuration des maisons et des distances qui les séparent des canaux (la mesure utilisée étant la toise, on parle alors de toisage des maisons). Confiée à des tombeliers qui déversent les boues dans la plaine du Covet, le curage est rapidement interrompu car des contestations s'élèvent de toutes parts et la ville, exsangue financièrement, ne peut faire face à cette dépense considérable.

D'autre opérations seront entreprises au cours du siècle. Parallèlement, les premiers règlements de police tentent d'interdire, vainement, aux Chambériens de jeter dans les canaux des déchets organiques et des marains, c'est à dire du bois, des pierres, des gravats, etc. (document n°54). En 1774, le docteur Joseph Daquin publie, à l’intention des conseillers de ville son Mémoire sur la recherche des causes qui entretiennent les fièvres putrides, qui place pour la première fois la santé et l’hygiène publiques au centre des préoccupations municipales. Avec la toute nouvelle autorité de l’homme de science, le docteur Daquin dénonce les causes destructrices de l’espèce humaine, c’est-à-dire principalement les inhumations dans le sous-sol des églises, l’entassement des immondices dans les rues et les canaux et le maintien des fortifications qui confinent l’air pollué à l’intérieur de la ville close. La mise en œuvre de ce vaste programme se heurte soit aux traditions séculaires de la population, soit au veto de Turin d’entreprendre le démantèlement des remparts mais surtout à l’état de faillite des finances municipales. Il faut attendre l’année 1788, alors que la densité de 1000 habitants à l’hectare est atteinte dans la ville close, pour que le curage général des canaux soit enfin décidé et entreprise.

 

Corinne Townley

 

Origine des plans

Ces plans sont des documents fiscaux avant d’être des documents d’urbanisme. Ils accompagnent le recensement des habitants de Chambéry, élaboré à partir de 1790, dans le but de faire contribuer la population au nettoyage des canaux. La répartition et le prélèvement de cet impôt furent confiés à Etienne Bellemin, commissaire d'extentes de la ville. En s’appuyant sur les registres de la répartition réalisés en 1715 et en 1765, et sur les tabelles du cadastre, il établit des listes nominatives des propriétaires et locataires de tous les immeubles de Chambéry et des faubourgs. Les listes furent rédigées par îlots, c’est à dire par quartiers, et par maisons, en suivant les numéros de la mappe.
Outre l’identité des occupants, elles indiquaient le nombre et la nature des espaces occupés (cabinets, chambres, boutiques, celliers) dans le but de connaître la surface des logements, et d’estimer la fortune des résidents.

Bellemin suggéra également à la ville de dresser des plans, sur lesquels on reporterait toutes les informations contenues dans les listes. Il pensait que ces document seraient toujours utiles, quels que soient à l'avenir les impôts prélevés, pour servir de base au calcul et de justificatif, en cas de contestation. On peut supposer d'ailleurs que, dès le début des opérations de recensement, les plans des maisons apparurent bien vite indispensables, tant les constructions étaient enchevêtrées et les parties communes nombreuses (cour, escalier, latrines même).

L’idée première était de dresser des plans représentant un petit groupe de maisons (quelques numéros de la mappe), voire un immeuble seul, si sa taille le justifiait. Il reste peut-être de ce projet les plans des couvents des Carmélites, des Annonciades et de la propriété d'Allinges. (documents 1Fi 101, 1 Fi 102, 1Fi 105). Mais le gros du travail se fit îlot par îlot, la configuration de Chambéry se prêtant bien à ce décor.

Datation et auteurs

Les plans ont été, en majorité, dessinés entre 1790 et 1792. Le travail de Bellemin n'étant pas achevé à cette date, certains sont peut-être un peu plus récents. Comme Bellemin l'avait recommandé, ils étaient collés dans les registres de la répartition, à un emplacement réservé, en général à la fin de la liste des habitants du secteur concerné.

Certains existent en plusieurs exemplaires, les uns semblant être le brouillon des autres. Il n’est pas impossible que tous ne soient pas de la même main. Nous ne connaissons pas, d’ailleurs, le ou les auteurs de ces documents. En effet, si deux architectes, Trively et Lampoz, ont travaillé sur le curement des canaux, aucun n'a signé les plans.

Première série

Ces documents se répartissent en deux séries. La première est composée de plans cadastraux très schématiques, tracés à l'encre rouge et noire (document 1Fi 123). On y lit les numéros des parcelles de la mappe sarde de 1729, ainsi que les numéros attribués aux occupants des logements pour l'imposition de 1715 (puisqu’elle sert de référence à l’impôt de 1789). On y trouve aussi les noms des occupants successifs de 1715 à 1765 (dernier curage des canaux avant 1789).

Ces plans sont les extraits de la mappe que le Conseil communal a fait dresser en 1789, et dont Bellemin parle en déplorant (à juste titre) le manque d'exactitude.

Deuxie série

La deuxie série est composée de plans très détaillés qui reproduisent, non seulement le parcellaire urbain, mais encore le plan des maisons, du rez-de-chaussée aux étages supérieurs. Les différents stades de l'élaboration des plans sont visibles sur les dessins. L'architecte a tout d'abord dressé un extrait du cadastre, et numéroté chaque parcelle. Avec une encre de couleur différente, les parcelles ont ensuite été découpées en autant de pièces (habitations ou locaux commerciaux) que comptent les maisons, sans oublier les escaliers, les ouvertures des boutiques, les allées et les cours intérieures. L'inscription des propriétaires, la nature et la destination des logements est sans doute intervenue en dernier.

Quelques plans sont plus aboutis que d’autres. Leur dessin est soigné, les détails encore plus nombreux. Certains représentent les façades des maisons en trois dimensions, et tout y est : le dessin des balustrades de balcons, le compte des fenêtres, la rampe d’escalier, le petit jardin voisin, etc.

Ces plans offrent un témoignage unique sur l'organisation sociale de la ville. Au rez-de-chaussée se trouvent les boutiques et les celliers. Le prolétariat urbain s'y entasse, parfois à plusieurs dans une unique pièce. Les premiers étages sont occupés par la petite bourgeoisie, et les vastes appartements du sommet par la noblesse ou les gens aisés. Mais partout, quelle que soit la richesse, on trouve peu de confort : les latrines sont rares, l'eau courante est encore inconnue.

 

Danièle Munari

 

Plan d'alignement ou plan d'éclairage de Chambéry

L'embellissement du décor

La série des plans des canaux comporte 13 plans de conception tout à fait différente. Bien qu'ils soient connus sous la même appellation, ils n'ont vraisemblablement rien à voir avec le projet de curage des canaux. Il s'agit de très beaux documents, offrant une représentation axonométrique (en trois dimensions) des façades des maisons chambériennes, accompagnée du relevé des parcelles cadastrales.

Selon deux hypothèses, il pourrait s'agir du premier plan d'alignement de Chambéry, ou d'un plan d'éclairage urbain.

Plan d'alignement

Depuis le XIVe siècle, l'urbanisme est du ressort de la ville de Chambéry pour tout ce qui est entretien des rues, canaux, allées, places publiques, propriétés communales, etc. En 1762 la ville recrute un architecte de ville, le sieur Dupuy.  Responsable des bâtiments communaux et du mobilier urbain, il est également chargé de surveiller l’état des immeubles privés pour qu’ils ne s’écroulent pas sur les passants. Il doit enfin donner son avis sur la construction des nouveaux bâtiments ou la restauration des anciens, pour lesquels il existe déjà un embryon de permis de construire.

En 1769, excédé par la laideur de sa "très irrégulière ville", le conseil de ville confie à Dupuy le soin d'embellir la cité. Les conseillers souhaitent pouvoir imposer l'alignement des maisons, c'est à dire faire reculer ou avancer les façades le long des rues pour obtenir un plan régulier. Ils demandent à Dupuy de réaliser le premier plan d’alignement de Chambéry. Ce projet a-t-il été concrétisé ? La ville, dont les pouvoirs sont très vite limités en matière d'aménagement urbain, en a demandé l'autorisation à Turin. Le roi a souhaité qu'on dresse les plans, promettant de statuer sur la question après les avoir examinés. Mais les archives n'ont pas conservé la trace de sa réponse. Ainsi il est impossible d'attribuer avec certitude les dessins aux façades axonométriques à ce projet.

Plan d'éclairage

Dans un siècle qui cherche à assurer le confort et la sécurité des habitants, il était normal de généraliser l'usage des réverbères. Ceux-ci ont été introduits dans Chambéry en 1737, avec un équipement très réduit. Il apparaît très vite qu'en matière de sécurité, ils sont d'une grande nécessité. En 1781, la ville souhaite en mettre à tous les carrefours importants. Mais comme leur entretien est une charge très lourde, elle décide de prélever un impôt sur les habitants pour le financer. Les plus taxés seront les boutiquiers, dont la fortune est déposée dans les boutiques, exposées à être dévalisées. En deuxie lieu viennent les aubergistes, car les gens qui d'ordinaire commettent des désordres sortent de chez eux, puis tous ceux qui logent les charretiers, car ceux-ci laissent leurs charrettes dans les rues la nuit, ce qui présente le risque pour les passants de se cogner dessus, et enfin tous les habitants qui profiteront de l'éclairage.

Pour prélever l'impôt, on fait donc dresser les listes des habitants, en précisant leurs professions, et surtout on compte méticuleusement toutes les fenêtres. On en dénombre 6435 dans la ville et 1616 dans les faubourgs. A ce jour aucun de ces documents n'est parvenu jusqu'à nous. Peut-être en reste-t-il ces plans aux représentations axonométriques. En effet, si l'on va se promener rue Croix d'or, ou rue des Nonnes, et que l'on compte le nombre des fenêtres, on verra qu'il est identique à celui représenté.

 

Danièle Munari

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