A travers les archives médiévales de la principauté savoyarde
Auteur : Nicolas CARRIER - Niveau de lecture : Tous publics

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Les comptes de châtellenies

Comptes de la châtellenie de Pont-de-Beauvoisin. Rouleaux de parchemin. AD de la Savoie. Les comptes de châtellenie représentent en masse et, pour bien des domaines de recherches, en intérêt, le fonds le plus important des archives de l’ancienne Chambre des comptes de Savoie. Ils enregistrent, comme on sait, dans le cadre d’un mandement, les recettes perçues et les dépenses engagées par un châtelain durant un temps qui, aux XIIIe et XIVe siècles, varie entre quelques mois et deux ans, puis se fixe à un an au commencement du XVe siècle, époque à laquelle les mandements savoyards adoptent les uns après les autres une date de clôture fixe, presque toujours située en janvier ou en mars.

Nous avons déjà exposé brièvement l’origine de ces documents, et les conditions de leur production par la Chambre des comptes. Rappelons qu’ils représentent la mise au net, due à la plume d’un receveur des comptes, du rapport annuellement rendu par le châtelain ou son lieutenant. Jusqu’aux années 1480, les comptes de châtellenies sont copiés sur des rouleaux formés de feuilles de parchemin cousues bout à bout. Par la suite, ils se présentent sous la forme de cahiers de papier.Comptes de la châtellenie de Châtillon et Cluses, 1462-1464 - Cahiers de papier, couverture parchemin. AD de la Savoie, SA 13 685 et 13 686. Cliché Patrick Stoppiglia. Le plus souvent, le receveur se contente de fournir la référence des pièces justificatives fournies par le châtelain (nom du notaire et date de l’acte). Mais à partir de la mi-XIVe siècle, les plus importantes sont parfois recopiées, ce qui est précieux, car il est rare que les originaux soient conservés, avant le XVIe siècle du moins. A cette époque en effet, une partie des pièces originales sont cousues à l’intérieur du cahier, où on les retrouve parfois, accompagnées du compte sommaire présenté par le châtelain.

Dans ses grandes lignes, la structure générale des comptes ne varie guère, dans le temps comme d’un mandement à l’autre. Sommairement, on peut dire que les comptes commencent par comptabiliser les recettes avant d’en déduire les dépenses. Les rentrées en nature viennent en premier, suivies des recettes en argent. Les éventuels arriérés sont ajoutés aux revenus de l’année pour former un total des recettes. De ce dernier, on déduit les dépenses que le châtelain a réalisées sur place, les paiements qu’il a effectués sur ordre à différents personnages, enfin le salaire qu’il se verse à lui-même. Après un solde provisoire, sont parfois déduites des sommes indûment inscrites en recette et qui ont été remises à leur débiteur ou que le châtelain n’a pu réussir à percevoir. On calcule enfin un nouveau solde, formulé dans une seule monnaie de compte, après indication des équivalences entre les monnaies – fort variées – dans lesquelles sont comptabilisées les recettes. Ensuite seulement, sous la rubrique venditiones, est inscrit le produit de la vente des rentrées en nature de la châtellenie. Ajoutée au solde ancien, cette dernière recette vient former le solde définitif. S’il est excédentaire, celui-ci sera reporté dans le compte suivant au titre des arriérés.

Le détail des rubriques, quant à lui, est plus variable, puisqu’il change d’un mandement à l’autre pour ce qui est des recettes, et même d’un compte à l’autre en ce qui concerne les dépenses. Voyons d’abord les recettes.

Les rubriques des recettes varient en fonction des revenus que le prince perçoit dans le mandement considéré. Leur disposition visait à faciliter les recherches ponctuelles que les clercs de la Chambre des comptes avaient à y mener. D’abord, elles sont aisément repérables grâce aux titres inscrits dans la marge de gauche des rouleaux ou cahiers de comptes, bien qu’il n’y ait aucune hiérarchisation entre rubriques et sous-rubriques. Ensuite, d’un mandement à l’autre, elles sont placées approximativement dans le même ordre. La logique de leur classement peut apparaître un peu complexe au premier abord, car elle mêle trois critères : la réalité matérielle des redevances perçues, leur nature juridique, leur mode de perception enfin.

Les recettes en nature

Extrait d'un compte de la châtellenie de Montmélian, 1317-1317. Archives départementales de la Savoie SA 9334.Le critère le plus apparent est celui de la réalité matérielle des redevances perçues : les rentrées en nature, nous l’avons dit, précèdent les rentrées en argent. En tête, viennent généralement les céréales (principalement le froment (frumentum), le seigle (siligo), l’orge (ordeum), et l’avoine (avena)), suivies, dans un ordre variable, par les autres produits de l’agriculture et de l’élevage, mais aussi, en fonction des activités économiques présentes dans le mandement, de l’exploitation forestière, de la pêche, de la boucherie ou de la boulangerie : bois (lignum), vin (vinum), fèves (fabe), poivre (piper), chanvre (canapis), paille (palee), foin (fenum), noix (nuces), cire d’abeille (cera), sel (salis), volailles (galline, capones) viandes diverses (membra porcorum, lingue bovorum, etc), tourtes (turte), pains (panes), fromages (casei), etc. On pense bien que les redevances perçues en nature ne sont pas sans justification juridique. Si celle-ci n’est pas clairement mentionnée, c’est qu’à la différence des terriers, les comptes de châtellenie n’ont pas pour première fonction de fonder en droit les redevances perçues, mais d’en contrôler chaque année la bonne rentrée. C’est pourquoi les taxes fixes et annuelles sont simplement qualifiés de " revenus annuels " (redditus annuales). Seul le contexte, souvent fourni par une pièce justificative, permet de savoir qu’il s’agit de cens en nature, ou de redevances banales telles que la maréchalie ou la taille (v. infra).

Mais toutes les recettes en nature ne sont pas fixes, et toutes ne sont pas des redevances seigneuriales. Parmi les recettes variant chaque année, il faut mentionner notamment le produit de l’exploitation des réserves comtales qui, depuis le XIVe siècle, sont principalement formées de vignes.

Les recettes en argent

Les revenus en argent viennent en second lieu. Le plus souvent, ils sont désignés en fonction de leur nature juridique. Tel est en effet le deuxième critère de classement retenu par les clercs de la Chambre des comptes. Il est commode, pour la clarté d’exposition, de reprendre la distinction, que nous avons déjà mentionnée, entre seigneurie foncière, seigneurie banale et seigneurie personnelle, à condition de rappeler les limites de cette classification.

D’abord, tous les revenus comptabilisés dans les comptes de châtellenies ne sont pas à proprement parler des revenus seigneuriaux, et tous n’entrent donc pas dans ce cadre tripartite.

En second lieu, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un système reconstitué a posteriori par les historiens en fonction de ce qu’ils croient deviner de la justification juridique des différentes prestations. Il n’est pas certain que les redevables aient eu conscience de cette tripartition, et l’ordre coutumier d’exposition des différentes redevances dans les comptes ne lui doit rien.

D’ailleurs, les distinctions ne sont pas toujours très tranchées : la seigneurie foncière se rapporte, comme son nom l’indique, aux biens fonciers ; les seigneuries banale et personnelle, quant à elles, concernent les hommes. Certes, mais un dépendant espère généralement la protection de son seigneur pour sa personne et ses biens ensemble ; au reste, avec quoi paierait-il les redevances qu’ils doit pour la protection de sa personne, sinon avec les revenus de ses terres ? D’où la tendance quasi-irréversible qu’ont de nombreuses redevances banales, donc personnelles, à se " réaliser " ; c'est-à-dire que pesant d’abord sur un homme, elles en viennent à s’attacher à ses biens, avec une double conséquence : lorsqu’elles sont d’abord variables, la coutume en fixe progressivement le montant en fonction de la valeur de la terre sur laquelle elles pèsent ; en outre, lorsque un propriétaire se sépare d’une partie de ses biens, les redevances restent attachées à ces derniers. Ainsi, par exemple, de la taille : à la fin du Moyen Âge, ont voit fréquemment des individus qui ne doivent nulle taille à titre personnel l’acquitter à titre réel pour un bien foncier qu’ils ont acquis d’une personne taillable.

Revenus liés à la seigneurie foncière

A la seigneurie foncière se rattache d’abord la rubrique des introgia. Le prince, nous l’avons vu, ne concède le domaine utile d’un bien immeuble à un tenancier que contre un droit d’entrée, en Savoie appelé " introge ", et contre diverses redevances perçues au titre du domaine éminent. Ces dernières sont principalement de trois types : 1) des taxes fixes et annuelles, appelées cens ou servis et qui, lorsqu’elles sont perçues en argent, apparaissent dans la rubrique denarii census. 2) Des corvées qui, depuis la fin du XIVe siècle, sont le plus souvent abonnées, c'est-à-dire remplacées par un cens en argent. La rubrique corvate comptabilise donc le plus souvent de bons deniers, encore qu’on y trouve parfois des journées de travail. 3) Des droits de mutation proportionnels à la valeur du bien et payés par l’acheteur, appelés " lods et ventes " (laudes et vendas).

Revenus liés à la seigneurie banale

A la seigneurie banale, se rattachent d’abord les revenus de la justice. La rubrique clame correspond à la taxe levée sur les personnes qui déposent plainte. Mais le plus gros des revenus de la justice est fourni par les " bans ". Ces derniers sont soit une amende levée en suite d’une condamnation prononcée par un juge (banna condemnata), soit, plus fréquemment, une composition dont le montant a été négocié entre le châtelain et le délinquant (banna concordata). Les confiscations ou " échutes " (excheute) font également partie des revenus de la justice. En Savoie, elles frappent spécialement les biens des criminels condamnés à mort (excheute malefactorum) et ceux des " usuriers ", au sens très large que le Moyen Âge donne à ce mot (excheute usurariorum). Enfin, les juges de bailliage perçoivent un droit de sceau à l’occasion de tous les actes de juridiction gracieuse ou contentieuse qu’ils sont amenés à passer.

Le pouvoir banal permet également au prince d’exiger de ses dépendants un service de nature militaire. Le plus souvent toutefois, celui-ci n’est exigé réellement que de la catégorie de paysans-soldats qu’on appelle les " clients ". La masse des autres dépendants ne contribue à sa propre défense que par des corvées d’entretien du château. Encore sont-elles généralement abonnées à la fin du Moyen Âge ; la rubrique bastimentum correspond donc à une redevance en argent. La " maréchalie " (marescalcia), souvent intégrée dans les redditus annuales en avoine que payent de nombreux dépendants de châtellenies rurales, est vouée à la nourriture de la cavalerie comtale. Elle se rattache au devoir de protection du seigneur, mais aussi à son " droit de gîte ", en vertu duquel il peut exiger de ses dépendants le vivre et le couvert lorsqu’il se déplace dans l’exercice de ses fonctions, privilège étendu à ses agents et à leurs montures.

La coutume veut habituellement que tout ce qui n’appartient à personne revienne de droit au seigneur banal. Nul ne peut donc s’approprier un animal égaré sans le lui racheter, ce qui, dans les comptes, fait l’objet de la rubrique des " trouvailles " (inventa). Mais le seigneur banal étend aussi ses droits sur la nature sauvage, d’où les taxes sur la chasse (venationes) et la pêche (piscaria) qu’il s’estime en droit de lever.

La taille est fondamentalement une taxe banale, car elle est levée par le seigneur en échange de la protection qu’il assure. Par essence, elle pèse d’abord sur les hommes, non sur les terres. Il semble qu’en Savoie, elle se soit répandue, sinon mise en place, au XIIIe siècle. A cette époque, le comte de Savoie et les autres seigneurs la lèvent à leur " merci ", c'est-à-dire qu’ils en fixent librement le montant, en fonction de leurs besoins, dont ils sont seuls juges. Son poids et son caractère imprévisible en font la charge la plus malaisée à supporter pour les dépendants. Aussi ces derniers n’ont-ils de cesse d’obtenir son remplacement par un cens ou, dans les villes munies de franchises, par un " toisé " (teysia domorum), taxe pesant sur les maisons à proportion de la largeur de leur façade. Et puis, au tournant des XIIIe-XIVe siècles, la taille se fixe, par l’effet de la coutume et de sa progressive réalisation, ce qui ne l’empêche pas de conserver, dans les comptes de châtellenie, son premier nom de tallia ad misericordiam. De même les dépendants qui en sont encore chargés sont-ils considérés comme des " taillables à merci " et, par opposition avec les sujets du comte qui en ont obtenu la suppression, ils sont bientôt réputés serfs. C’est ainsi que la taille à merci n’est pas sans rapport avec la seigneurie personnelle.

Revenus liés à la seigneurie personnelle

Dépendre d’un seigneur à titre personnel, c’est être " son homme " et même, selon une expression qui se répand de plus en plus aux XIVe-XVe siècles, son " homme lige ". La ligesse peut d’ailleurs être matérialisée par la prestation d’un " hommage lige " qui ressemble fort à l’hommage vassalique. L’étroitesse du lien qu’il entraîne est manifestée surtout par l’impossibilité, pour le dépendant, d’avoir plusieurs seigneurs personnels.

La seigneurie personnelle ne recoupe pas nécessairement la seigneurie banale : on peut être l’homme lige d’un seigneur et le justiciable d’un autre. Elle est liée un peu plus strictement à la seigneurie foncière, car la situation considérée comme normale est qu’on tienne ses biens, ou la plus grande partie d’entre eux, de son seigneur lige. Tel, pourtant, qui veut acquérir des biens tenus du comte de Savoie mais ne peut devenir son homme, car il est lié à un autre seigneur, devra acquitter au comte une dispense ou " sufferte " d’hommage (sufferta homagii), qui n’est qu’un supplément de cens. Inversement, il est des personnages qui, pour des raisons d’honorabilité ou de sécurité, souhaitent dépendre du comte à titre personnel, alors qu’ils ne tiennent aucun bien de lui. Ils peuvent lui prêter hommage lige et, en rappel de cette cérémonie, lui verseront annuellement un cens recognitif pour leur personne, appelé recognitio homagii. Si, déjà liés par un hommage, ils souhaitent cependant bénéficier de sa protection particulière – c’est le cas de certaines professions " à risques ", comme les prêteurs professionnels – ils lui verseront simplement un droit de " garde " (garda). On voit que le droit seigneurial est assez souple pour s’adapter à toutes les situations ; on voit aussi que les occasions de taxation sont innombrables.

Le servage est la forme la plus étroite de la seigneurie personnelle. Depuis le XIVe siècle, la taillabilité, nous le savons, vaut présomption de servitude. A la fin du Moyen Âge, les serfs savoyards sont généralement qualifiés d’hommes " liges et taillables à merci ". La taille, pourtant, n’est pas la charge la plus lourde qui pèse sur eux, puisqu’elle a été fixée ; mais en tant que serfs, ils sont réputés mainmortables, c'est-à-dire que seuls leurs descendants en ligne directe peuvent hériter d’eux. S’ils meurent en ne laissant que des collatéraux (frères ou neveux), le seigneur récupère tous leurs biens. Les biens immeubles sont réaccensés contre un introge (on les trouve dans la rubrique introgia) et les biens meubles sont vendus (rubrique excheute).

Les recettes affermées

Les fermes

A la seigneurie banale se rattachent encore les diverses taxes que le seigneur lève en échange de la protection qu’il assure aux activités économiques. Le commerce fait l’objet des soins particuliers des " portiers des Alpes " que sont les comtes et ducs de Savoie. Assurant la sécurité des itinéraires, ils lèvent à certains points de passage obligatoires (ponts, entrées de villes, cols, etc.) des droits de péage (pedagium) sur les marchandises transportées. Les marchands forains qui veulent commercer sur les foires et marchés locaux doivent payer un droit d’installation appelé " leyde " (leyda). Nul, enfin, n’a le droit de commercer en utilisant des instruments de mesure qui ne soient dûment marqués du sceau du prince savoyard, ceci dans le but d’éviter les fraudes permises par l’infinie diversité des poids et mesures locaux ; l’apposition du sceau, toutefois, est payante. Au domaine économique se rattachent également les banalités, taxes que doivent payer les usagers des moulins et fours seigneuriaux. Les banalités résument excellemment l’ambiguïté de la relation seigneuriale : le seigneur, certes, développe les infrastructures économiques et, de la sorte, assure un service ; mais en même temps, son pouvoir banal lui permet d’interdire toute autre établissement et d’établir un monopole, pour lui fort rémunérateur.

Firme

Idem redd[it] com[utum] q[uas] recepit a Perieto Borneti p[ro] med[iatate] firme furnor[um] Montismel[iani] finiende in festo b[eat]i Joh[ann]is Baptiste anno CCC XVI et tunc debebit tantu[m]dem

XXII libr. X s.fort. escucell.

 

It[em] q[uas] recepit ab Hunberto Liqueyrondi p[ro] med[iatate] firme leyde Montismel[iani] finiende in festo b[eat]i Joh[ann]is Baptiste anno CCC XVI et tunc debebit tantu[m]dem

XVI libr. fort. escucell.

 

It[em] q[uas] recepit p[ro] med[iatate] firme ponderis Montismel[iani] finiende in festo b[eat]i Joh[ann]is Baptiste anno CCC XVI et tunc debebit tantu[m]dem

L s. fort. escucell.

 

It[em] recepit p[ro] alpagio de tuyllia pro anno CCC XVII et tunc debebit tantu[m]dem

IIII s. fort.

Les autres droits banaux entraînent des prélèvements importants, prévisibles et levés à date fixe ; ces taxes, au contraire, correspondent à des rentrées beaucoup plus légères, casuelles et irrégulières. Salarier un personnel permanent pour en assurer la perception, le contrôler afin d’éviter les fraudes, autant de soucis dont le prince se passe fort bien. D’où l’habitude qu’il a de faire affermer les revenus casuels. Régulièrement, les revenus des moulins, péages, etc., sont mis aux enchères, et affermés au plus offrant, le plus souvent pour une durée d’un an. Le fermier, ou amodiateur, avance au prince une somme inférieure à la recette escomptée et se charge ensuite de rentrer dans ses frais et surtout de réaliser un bénéfice. Il prend en charge l’ensemble des opérations de levée de la redevance, avec son propre personnel. Fréquemment, plusieurs fermiers s’associent pour lever une taxe ou un ensemble de taxes.

Certaines charges d’agents seigneuriaux sont également prises à ferme. Ainsi de celle du curial, ce notaire qui a le privilège de recevoir tous les actes concernant le domaine comtal, et de mener l’instruction dans les causes judiciaires les moins importantes ; ainsi de celles des missiliers, champiers et autres métraux, qui assurent la police rurale et la perception de certaines redevances. Les uns et les autres se remboursent, et au-delà, des frais de leur ferme, par la perception de droits de sceau pour le curial et, pour les missiliers, d’une part des taxes et amendes qu’ils contribuent à lever.

Lorsque le produit de la ferme est amodié en nature, il est comptabilisé dans la rubrique de la denrée concernée, à la suite des redditus annuales. Les fermes en argent, en revanche, font l’objet de la rubrique firme. Il arrive que le prince afferme de manière viagère ou définitive la recette de telle redevance à un serviteur qu’il souhaite récompenser. Dans ce cas, la ferme devient une sorte de cens.

Les dîmes

Enfin, les comtes puis ducs de Savoie perçoivent la dîme sur un certain nombre de produits de l’agriculture et de l’élevage. Il ne s’agit point ici d’un droit seigneurial, mais d’une redevance dont l’origine est ecclésiastique : au commencement temps carolingiens, l’Eglise a reçu le droit de prélever un dixième de toutes les productions agricoles. A diverses époques, et principalement au moment de la mise en place de la seigneurie banale (Xe-XIe siècles), un certain nombre de dîmes ont été confisquées par les comtes de Savoie ou par les seigneurs dont ils ont hérité. Certaines ont été restituées, mais non point toutes et, à la fin du Moyen Âge, leur détention par les princes savoyards est en quelque sorte consacrée par la coutume. Leur perception est le plus souvent affermée. Lorsque la dîme est amodiée en nature, elle entre dans la rubrique de la denrée concernée. Comptée en argent, comme c’est fréquemment le cas pour la dîme prélevée sur le croît des troupeaux (ovins notamment), elle fait l’objet d’une rubrique (decima agnorum nascentium).

Signalons, pour terminer, que certains revenus sont tantôt comptabilisés dans les comptes de châtellenie, tantôt dans un compte à part rendu par l’agent chargé de leur levée ; tel est le cas des droits de sceau perçus par les juges de bailliage (comptes de judicature), des lods et ventes perçus par le garde-sceau (compte de lods et ventes), et du produit des péages (comptes de péages).

Les dépenses

Il est usuel de distinguer les dépenses proprement dites (expense) des paiements (librate). Les premières sont les dépenses ordinaires du châtelain. Elles sont normalement engagées de sa propre initiative, sur le plan local. Les secondes s’en distinguent normalement par l’emploi de la formule " libravit ad " (le châtelain " a versé à "), mais celle-ci devient quasi universellement employée au XVe siècle. Elles correspondent à des paiements que le châtelain a engagé sur ordre de l’administration centrale. Toutefois, ces deux types de versements ne font pas l’objet de rubriques comme il en va des recettes. D’une manière générale, les rubriques des dépenses, qui n’apparaissent guère avant le commencement du XIVe siècle et qui, au XVe encore, sont parfois totalement absentes, ne sont pas aussi rigoureusement classées que les recettes.

Les travaux

Un des postes les plus importants et qui, d’ailleurs, est souvent le premier mentionné, est celui des travaux d’entretien du château (opera castri) et des bâtiments annexes, notamment les fours et moulins banaux (opera furni, opera molendini), certains chalets d’alpage (opera cabane), les halles et marchés (opera ale). Ces rubriques, singulièrement celles qui concernent le château, sont extrêmement utiles à l’historien de l’architecture – qui gagne à les comparer aux données de l’archéologie – et plus encore à celui de l’artisanat. Trop souvent malheureusement, elles font référence à des comptes détaillés aujourd’hui disparus. Pourtant, elles sont parfois riches d’informations. On y trouve recensés principalement les achats de matériaux et les salaires versés aux différentes catégories d’ouvriers, les artisans qualifiés, qui ont droit au titre de " maîtres ", recevant fréquemment un salaire double de celui des simples manœuvres. Les charpentiers apparaissent plus fréquemment que maçons, les parties boisées, et notamment la couverture, nécessitant de plus fréquentes réparations que la maçonnerie. Il arrive qu’on fasse appel au forgeron, pour des travaux de serrurerie notamment. A partir de la mi-XVe siècle, on voit apparaître, soigneusement recopié, le procès-verbal notarié (instrumentum publicum) de la visite du bâtiment par un expert chargé d’estimer la nature et le coût des travaux à réaliser. De la sorte on dispose parfois de descriptions assez complètes des bâtiments, plus " parlantes ", en l’absence de documents iconographiques, que les achats de matériaux de la période précédente, même si leur affectation pièce par pièce était parfois précisée. En revanche, l’historien de l’économie y perd, car les travaux sont attribués, à la suite d’un appel d’offre, à l’artisan s’offrant à les réaliser au moindre coût. Ils sont donc payés à la tâche, et les informations sur les salaires, sinon celles sur les matériaux, disparaissent.

Les travaux sur la réserve seigneuriale sont surtout mentionnés dans la première moitié du XIVe siècle. A cette époque en effet, ils sont fréquemment effectués par du personnel salarié. Au XIIIe siècle, ils sont plus souvent le fait de corvéables, tandis qu’après la grande peste de 1348, le renchérissement des salaires consécutif à la réduction de la main d’œuvre disponible amène les comtes à affermer ou accenser leurs dernières réserves. Celles qui subsistent au commencement du XIVe siècle sont des prés de fauche, objets de la rubrique opera pratorum, et surtout des vignes. La rubrique opera vinearum décrit parfois par le menu les travaux réalisés dans les vignes seigneuriales. A l’occasion des salaires versés, on voit par exemple quels sont les travaux spécifiquement masculins ou féminins.

Les châtiments corporels et exécutions de malfaiteurs font également appel à un " maître " d’un genre particulier, lui aussi rémunéré en fonction de sa qualification, le bourreau. La rubrique executiones malefactorum donne donc des informations assez proches, par leur nature, de celles qui concernent les bâtiments : salaires du bourreau, de ses adjoints, du personnel ayant édifié la potence et fourni les divers instruments du supplice ; achat de matériaux ; frais de garde du prisonnier avant son exécution ; frais de déplacement du personnel judiciaire ayant participé à l’instruction. Du condamné on connaît le nom toujours, le forfait parfois et, avec détails, les très mauvais moments par lesquels il a dû passer avant d’être relâché ou de perdre la vie.

Les dépenses de guerre

C’est le poste le plus intéressant pour qui s’intéresse à l’histoire qu’on dit " grande ", celle des événements politiques et militaires. Il est évidemment spécialement bien fourni aux époques troublées et dans les comptes des châtellenies proches des théâtres d’opérations. Une grande partie des dépenses liées à la guerre se trouve dans la rubrique opera castri : ce sont celles qui concernent l’entretien ou la réfection, parfois précipitée, des défenses du château. Riches d’informations sur le personnel militaire sont les salaires versés aux " clients ", ces paysans-soldats nombreux sur les champs de batailles savoyards, les pensions ou défraiements accordés aux vassaux pour service de guerre et, au XVe siècle, les contrats, proches des condotte italiennes, qui sont parfois signés entre un châtelain et un entrepreneur de guerre. Les postes de dépenses touchant à la guerre sont innombrables. Au fil des comptes, on rencontre divers achats de matériel, comme des carreaux d’arbalètes ; des salaires attribués à des guetteurs, messagers et autres espions ; les dépenses d’entretien de tel allié du comte et de ses troupes, momentanément de passage dans la châtellenie, etc. Les comptes de châtellenies permettent ainsi de préciser et, souvent, de corriger les données fournies par les chroniqueurs, moins sur le détail de la chronologie que sur les effectifs engagés, que ceux-ci ont fréquemment tendance à surestimer.

Les dépenses liées à l’administration

On peut d’abord classer dans cette catégorie les achats de produits agricoles ou manufacturés destinés l’hôtel du comte et dont le châtelain prend également en charge le transport.

Il est fréquent que soient assignées sur les recettes de telle ou telle châtellenie des pensions accordées à un grand personnage fidèle ou à fidéliser, des remboursements de prêts plus ou moins librement consentis au prince par ses officiers et des aumônes accordées à des établissements religieux du mandement : autant de librate que le châtelain exécute sur ordre.

Mais normalement, la plus importante des librate est le versement à l’administration centrale de la part des recettes du mandement qui n’est pas utilisée sur place. Cela fait généralement l’objet de plusieurs versements dans l’année. En revanche, c’est en une seule fois que le châtelain s’attribue son salaire annuel.

On conçoit aisément l’intérêt qu’offrent ces postes à l’historien de l’administration et du personnel politique. Il est ainsi possible de reconstituer les pratiques administratives mais aussi d’établir une prosopographie du personnel politique savoyard.

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