Patrimoine baroque religieux en Savoie et Haute-Savoie
Auteurs : Michèle et Edmond Brocard-Niveau de lecture : Tous publics

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II-1. Le monde du dehors et le monde du dedans

Les églises paroissiales de Savoie sont de plan fort simple . Le "monde du dehors ", l’enveloppe, s’articule souvent autour d’une nef unique sans transept, comme au Sacro Monte de VARALLO (1643), ou avec un transept peu saillant formant croix latine, où la voûte d’arêtes, vraie ou stuquée, domine. Parfois une nef et deux bas-côtés séparées par des piliers de ce type Renaissant diffusé à partir de BIELLA en Piémont, parfois des églises-halles à trois nefs d’égale hauteur, d’origine piémontaise, comme à ALAGNA en Val Sesia. Selon Roulier, le plan à trois nefs est inspiré du sanctuaire de la Madone d’OROPA près de Biella , construit en 1608-1624 par des maçons luganais. On baptise un peu vite les églises baroques savoyardes d’églises-halles: il n’y en a qu’une seule, celle de PRESLES, refaite en 1792, qui corresponde à la définition. L’église-halle est formée de "vaisseaux longitudinaux sensiblement de même largeur et de même hauteur, communiquant entre eux sur toute cette hauteur, suivant le principe de l’unité de l’espace, par la réunion de nefs identiques", comme à Sainte-Marie à SCHNEEBERG en Allemagne. En Tarentaise, si les évêques préconisent régulièrement de bâtir à "trois nefs d’égale hauteur selon l’usage de l’ancien diocèse", comme à VERRENS-ARVEY en 1718, il ne faut pas confondre ce type avec celui de l’église-halle.

PHOTO 13 : église-halle de Presles

Les églises ont été bâties ou rebâties à la hâte sur leurs bases anciennes, à moindre frais, en mauvais appareil de pierres de blocage, crépies et blanchies, sous des toits de lauzes ou de tavaillons selon que la région était boisée ou minérale. La plupart des choeurs ne comptent qu’une travée, souvent sans avant-choeur. Les murs sont joints par les voûtes et les coupoles du baroque romano-piémontais. Sur ces formes simplistes se superpose une architecture feinte qui se confond avec l’architecture réelle, car le matériau baroque par excellence est le stuc, moins cher que le bois ou le marbre, qui ne nécessite guère de contraintes, et dont la souplesse est infinie. Les murs sont revêtus de stuc travaillé dans la masse. Les paroissiens ou communiers commencent par construire un four "à gria" où l’on cuit le gypse dont les gisements sont nombreux en Savoie. Le stuc est un mélange de plâtre très fin, d’alun, de gélatine, de poudre calcaire (craie, marbre), de chaux éteinte et de pigments colorants, avec lequel le stuccateur réalise des enduits lustrés imitant le marbre ou la pierre polie. Les arcs s’appuient sur un bandeau d’entablement qui devient l’élément essentiel du décor, avec des frises, des corniches et des pilastres. L’entablement fut introduit en Savoie par les maçons du Tessin et du Val Sesia. Le style toscan domine, légèrement plus bas que le dorique, ce qui correspond au caractère massif des édifices.

PHOTO 14: ange en stuc de Saint-Nicolas-de-Véroce

On trouve des coupoles sur le choeur ou l’avant-choeur d’églises de Haute-Maurienne, à VILLARODIN, au BOURGET de VILLARODIN, AUSSOIS, AVRIEUX, SARDIERES, ALBANNE, FONTCOUVERTE, MONTGELLAFREY. C’est aussi le cas de l’église Notre-Dame à CHAMBERY, ou de la cathédrale de MOÛTIERS. En Tarentaise, on ne trouve de coupoles qu’à l’église de VILLARGEREL et dans les sanctuaires mariaux de Notre-Dame-de-la-Vie à SAINT-MARTIN-DE-BELLEVILLE, de BOZEL (1780), Notre-Dame-des-Grâces à SAINT JEAN DE BELLEVILLE (1734), Les Vernettes à PEISEY-NANCROIX, et en Maurienne à Notre-Dame-de-Beaurevers à MONTAIMONT.

Le "monde du dedans" est caractérisé par le retable, carrefour de la programmation post-tridentine et des particularismes régionaux, des appels et des refus. Outre le retable majeur du maître-autel, l’église paroissiale compte en géneral deux autels latéraux ou chapellenies, qui sont des bénéfices matériels accordés à un chapelain, fondés sur les revenus (5%) d’un capital bloqué par le fondateur. Au maître-autel se situe en principe le culte reconnu par la communauté des habitants, qui reproduit la titulature ou vocable de l’église. Côté Evangile ( gauche), on trouve les saints de l’Ecriture ou les cultes en progression depuis le XVIIe siècle comme celui de saint François de Sales, partout présent en Haute-Savoie . Côté Epître ( droite) se situent les cultes à caractère neuf, comme le Rosaire, des confréries du même nom, la Nativité, préfigurant la Sainte Famille, et les saints du Premier Millénaire. Le Purgatoire, le Rosaire et saint Joseph ne suppriment pas les anciennes dévotions mais vont multiplier les autels latéraux, les dévotions neuves supplantant les anciennes qui redescendent peu à peu la nef en s’éloignant du maître-autel, jusqu’à devenir les "saints de la porte". La lecture du retable, qui s’articule sur trois niveaux, se fait verticalement et horizontalement en partant du sol pour monter vers le ciel : au sommet, l’image sensible ou image de dévotion, au centre l’image dogmatique ou sacrée, et sur la prédelle, ou tout autour, des scènes animées relatant les Mystères du Rosaire ou des épisodes de la vie du saint.

PHOTO 24: Photogrammétrie du maître-autel de Naves-Fontaine

Ces retables sont l’oeuvre d’ateliers de sculpteurs-doreurs, menuisiers et peintres qui s’installent là où se tient la commande, près du siège épiscopal, ANNECY, MOÛTIERS, SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE, à moins d’avoir une forte implantation locale, comme en Maurienne. Même si ce n’est plus l’industrie lourde des années d’avant 1500, la fabrication du retable reste le travail d’une équipe munie d’outils capables de tourner des colonnes torses. Ces ateliers ont une grande importance économique, ils sont une source de richesse pour la ville qui les abrite et qui leur fait des conditions préférentielles d’installation. Le dessin du retable peut être aussi bien le fait du sculpteur que du peintre. En 1665 le futur "maître-menuisier et peintre" ALBERT THOMAS d’Orelle, part apprendre la peinture chez PIERRE et GABRIEL DUFOUR à SAINT-MICHEL-DE-MAURIENNE.

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