Le gothique en Savoie et Haute-Savoie
Auteur : Michèle et Edmond Brocard - Notes

LE BOURGET-DU-LAC, l’église, le jubé du XIIIe, le cloître du XVe (S)

Assise sur une crypte préromane, l’église Saint-Laurent de ce prieuré clunisien se trouve sur une grande voie de passage antique. Le prieuré reçoit en 1202 le droit d’exercer la justice, qu’Amédée IV confirme en 1247, lorsqu’il demande aux moines de céder un terrain à son frère Thomas comte de Flandre pour y construire un château de plaisance. L’église remonte en partie à cette époque, mais elle fut sérieusement reprise. Elle se compose d’un choeur formé d’une travée droite, d’une abside à cinq pans et de quatre travées de nef unique doublée de chapelles au nord, plus une travée d’avant-nef. L’abside s’éclaire par cinq hautes fenêtres en lancettes cernées d’une baguette continue sans base ni chapiteaux. A l’entrée, une colonnette à pans coupés porte un doubleau à pans coupés contre lequel vient buter une courte lierne, complétant le jeu des cinq ogives de l’abside, réunies autour d’une clé de feuillages. Etroites et moulurées d’un tore dégagé de deux baguettes par des gorges profondes, ces ogives, comme le doubleau d’entrée, portent à leur base des têtes à masque humain ou animal, et retombent sur des faisceaux de colonnettes qui soutiennent des colonnettes plus fortes supportant, par l’intermédiaire de chapiteaux, les arcs formerets. Les bases à deux tores sans scotie, les chapiteaux de feuillages épanouis et les hauts tailloirs moulurés permettent de dater l’abside du milieu du XIIIe siècle. On peut dater de même la travée droite, barlongue, qui s’étend devant l’abside. Les quatre travées de la nef ont été reprises aux XIVe et XVe siècles, même s’il arrive que certaines colonnes tardives reposent sur des bases du XIIIe. Les remaniements indiquent que les murs seuls ont été montés au XIIIe avec quelques colonnes engagées, la nef étant alors dépourvue des voûtes qui ne sont pas antérieures au XVe siècle, comme l’indique le profil de leurs doubleaux à pans coupés et celui, prismatique, des ogives et formerets.

Le jubé, qui conserve des traces de polychromie douce, séparait le choeur des moines de la nef, réservée au service paroissial. Il se dressait entre les première et seconde travée. Démonté en 1837, il se présente de nos jours sous l’aspect de six blocs historiés répartis contre les murs du fond du choeur. On peut le dater des années 1250-1260, époque des grandes libéralités d’ Amédée IV.

Cernés de bordures de feuillages largement traités, et d’une Vierge couchée de la Nativité, que l’on peut confondre avec une Dormition, ils sont placés dans le désordre et incomplets, car la Crucifixion manque dans ce scénario christologique dont les scènes sont réparties selon l’usage de l’Enfance à la Passion, en omettant la vie publique. On a, de gauche à droite : l’Apparition du Christ à Marie-Madeleine; la Vierge entourée de six apôtres assistant à une Ascension dont le Christ est absent - on ne connaît que deux cas identiques dans les panneaux supérieurs de crucifix pisans du XIIIe ; la Déposition de croix, avec les Saintes Femmes au tombeau et le repas d’Emmaüs, seul moment où le

Christ est représenté de face; l’Incrédulité de saint Thomas avec huit apôtres reçevant le Saint-Esprit de la Pentecôte; l’Entrée du Christ à Jérusalem suivi de six apôtres, scène qui ouvre le cycle de la Passion; l’Adoration des Mages, Joseph averti par deux anges, et l’Annonciation, peut-être ultérieure. La longueur des blocs, 13 mètres, supérieure aux 8m de largeur de la nef, fait supposer

une répartition en deux registres superposés. Le jubé pourrait se situer dans la tradition de la sculpture française gothique classique et du "nouveau style" de Paris ou d’Amiens. On y retrouve les plis en canaux des tuniques masculines, tandis que ceux des tuniques féminines, cachant à demi les pieds, sont plus différenciés, en V ou arrondis, mais l’ensemble du Bourget possède une expression qui lui est propre et la marque d’une seule main. Les visages ronds, les nez droits, les barbes courtes et frisées, les cheveux courts et bouclés en mèches naturelles taillées au bol, les yeux bien ouverts cernés de brun sont assez typiques de l’idéalisme convenu propre au XIIIe siècle. Francis Salet le rapproche du "portail des Bleds" de Semur-en-Auxois, augurant d’un sculpteur bourguignon.

La priorale, terriblement délabrée dès les années 1340, est rénovée au XVe siècle par la famille de Luyrieu. L’église est rebâtie et voûtée en utilisant les parties anciennes utilisables, sauf la façade, masquée par un clocher-porche, et la chapelle Saint Nicolas du XIVe.Elles ne furent détruites qu’en 1887 pour faire place à l’actuelle façade de l’architecte Lathoud. En 1458, grâce au prieur Aynard de Luyrieu, sous Jean III de Bourbon, le 42ème abbé qui dota Cluny de nouveaux statuts, la nef et la crypte ont été reconstruites de fond en comble, ainsi que le constate l’évêque en visite pastorale, et les verrières sont en parfait état. Aynard fit ouvrir les chapelles nord de la nef et orna leurs accès de culs-de-lampe sculptés d’anges portant ses armoiries. Anges que l’on retrouve à l’église Saint-Maurice d’Annecy, à la chapelle d’Estavayé à Hautecombe, Samoëns ou Mieussy. En 1460, Oddon II de Luyrieu succède à son oncle et meurt en 1482. Il construit le cloître à deux étages de galerie en mollasse accolé au flanc sud de l’église. Il n’en subsiste que les deux galeries sud. Ce cloître imite celui de la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne, de peu antérieur. Les galeries prennent jour sur une cour centrale par une série d’arcades brisées polylobées, que supportent de trois en trois des massifs moulurés, à la structure complexe . Le décor sculpté est éliminé, et, pour la première fois en Savoie, apparaîssent les nervures d’ogives prismatiques du gothique tardif. Lors des travaux de restauration de 1980, on mit à jour dans la dernière travée du cloître attenante à l’église un arc en plein cintre en tuf et un piedroit flanqué d’une colonne en marbre de Vimines, éléments préromans marquant l’entrée primitive de la crypte.

De la statuaire de l’église du Bourget, autre que le jubé, ne subsiste que la dalle funéraire du prieur Oddon de Luyrieu, datée de 1482, passée de la chapelle Saint Claude, qu’il fonda en même temps que le cloître, dans la nef. Il est représenté sous l’aspect d’un squelette installé dans un édicule de style flamboyant, les pieds sur un dallage, les mains tenant deux banderoles où il implore la miséricorde divine. Deux statues du XVe siècle furent volées à la Noël 1978, un Christ piteux ou pensif assis de style bourguignon, iconographie d’obédience mystique qui situe la scène entre la Flagellation et la montée au Calvaire, et une Vierge à l'enfant. Depuis, la superbe Vierge enseignante placée sur la porte sud donnant dans le cloître a été mise à l'abri. Cette Vierge d'inspiration française que l’on tend à dater des années 1475-1480, présentait des similitudes avec la célèbre Vierge de Longvé (Allier) du Musée du Louvre. Elle tient l’Enfant Jésus feuilletant le Livre des Ecritures, contemporaine de l’instant où le savoyard Guillaume Fichet installa la première imprimerie à la Sorbonne et offrit sa Rhetorica imprimée à la duchesse Yolande.

4 PHOTOS N°10

 

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