Le gothique en Savoie et Haute-Savoie
Auteur : Michèle et Edmond Brocard - Niveau de lecture : Tous publics

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I Evolution des formes architecturales

I-1 Généralités

La Savoie, fortement romanisée dans l’Antiquité, est restée d’esprit roman jusqu’à la fin du XIIIe siècle. Ce sont des architectes français qui apportèrent le style gothique. Il s’est accommodé des coutumes locales et s’est forgé sa propre expression architecturale en maintenant des principes de construction ou des formes particulières issues de l’époque précédente. La Savoie n’a cependant jamais esquivé innovations et expériences, on le verra pour la chapelle des Princes à Hautecombe (1331-1342). L’arc brisé n’est pas synonyme de gothique, beaucoup d’églises romanes ont des voûtes en berceau brisé, et les voûtes d’ogives existaient à l’époque romane. On retrouve partout une voûte d’ogives dont les moulures ont des facettes concaves ou prismatiques. En Savoie, il faut oublier règles et repères pour observer les vestiges qui nous sont parvenus, où les rémanences romanes sont nombreuses. On réutilise l’existant, on le conserve et le consolide. Les voûtes ne sont jamais très hautes car le terrain souvent instable et les murs en pierres friables ne le supporteraient pas. Le symbole du gothique, l’arc-boutant, est à peu près inexistant, comme en Italie - où les églises de la péninsule ne sont jamais étayées d’arcs-boutants - sauf à Abondance et à la cathédrale de Chambéry. Le gothique savoyard est trapu par définition. Aucun édifice n’est architecturalement pur. Les aléas de la construction suivent ceux de l’histoire. On le verra au prieuré du Bourget-du-Lac, qui présente une crypte préromane, un choeur et un jubé du XIIIe siècle, un cloître du milieu du XVe et une façade du XIXe. La Savoie est depuis la nuit des temps un carrefour artistique complexe, laboratoire où s’est accompli le brassage d’influences aussi bien flamingo-bourguignonnes que germaniques, françaises, provençales et italiennes.

Au XIIe siècle, trois familles se partagent en Savoie le pouvoir politique : les comtes de Genève, les sires de Faucigny, et les comtes de Savoie, rivaux directs des Genève. C’est le temps des grandes cathédrales d’Ile-de-France avec les statues-colonnes des portails, symboles de la puissance royale capétienne. Lorsque le11 juin 1144, l’abbatiale de Saint-Denis est consacrée, le jour de l’ouverture de la foire immémoriale du Lendit, l’art gothique naît officiellement.

En 1224, Guillaume II de Genève, Thomas Ier de Savoie, les évêques de Tarentaise et de Maurienne et les Faucigny, mettent en place l’organisation militaire et administrative des châtellenies. Une politique de franchises est accordée aux cités qui se dotent d’enceintes fortifiées et favorisent l’installation de couvents en accueillant intramuros les ordres religieux mendiants. L’arrivée des franciscains et dominicains précède celle des grandes foires internationales de Genève (1262) et la grande expansion économique commencée au XIe siècle permet le développement de l’art gothique, art urbain par excellence.La récession ne surviendra qu’au début du XIVe avec une crise transformée en drame par la grande peste de 1348 et les prémices de la Guerre de Cent Ans, cependant que le dernier comte de Genève, Robert, devient pape en Avignon sous le nom de Clément VII (1378-1394). L’élan artistique est donné par cette montée au pouvoir dans l’Eglise de personnalités originaires de Savoie qui forment des réseaux de protégés pourvus de confortables bénéfices.Ainsi, à Annecy, Notre-Dame-de-Liesse est embellie par Clément VII, la chapelle Notre-Dame, dite des Macchabées, à Genève, est achevée en 1405 par le cardinal de Brogny, qui fonde à Annecy un couvent des Dominicains en 1422. La chapelle saint-Claude de l’église de Rumilly est élevée sur ordre de François de Conzié, ministre des finances du pape de 1383 à sa mort en 1432. Les artistes vont et viennent, s’échangent. Au XVe siècle, par exemple, le maître d’oeuvre genevois Blaise Lécuyer, dit Blaise de Savoie, ne travaille jamais dans son diocèse d’origine mais est très recherché dans le secteur d’Avignon, Carpentras, L’Isle -sur-Sorgues, Pernes-les-Fontaines et de Pont-Saint-Esprit.

En 1380, après la mort du roi Charles V, les centres de création se déplacent de la France vers le Berry et la Bourgogne et, après 1400, le style gothique, qui s’est imposé partout malgré les crises, devient "international".Or les comtes de Savoie sont apparentés à tout ce qui compte en Europe, et depuis 1250, l’or anglais des Plantagenêt coule à flots en Savoie. Il permettra au comte Pierre II d’édifier trente-cinq châteaux. Les ordres hospitaliers réédifient leurs églises et les comtes de Genève et de Savoie organisent leurs églises funéraires dynastiques.

Au XVe siècle, les édifices ne cessent de s’embellir, même les églises de campagne sont restaurées. c’est l’apogée de la sculpture avec les Mises au tombeau, et de la peinture murale, dont seront décorés des monuments bâtis au siècles précédents.Le gothique tardif final coexiste avec les formes attardées de l’art roman : au portail occidental de Samoëns (1555), le flamboyant se mêle aux colonnes romanes, comme au clocher de Morillon (1533) et dans les églises tardives de Bonne et Mégève. Le dernier jubé flamboyant du duché de Savoie est celui de Brou à Bourg-en-Bresse, dans l’église qui abrite les tombeaux de Marguerite d’Autriche, de son époux le duc de Savoie Philibert-le-Beau et de sa belle-mère Marguerite de Bourbon, dûs au ciseau de Conrad Meyt. Formé de trois arcades en anses de panier, il fut élevé au XVIe siècle sur des plans du parisien Jean Pérréal par le bruxellois Loys Van Boghem.

En 1536 la Savoie est occupée par les Français. Calvin s’installe à Genève dont les habitants émigrent vers Annecy. L’activité constructrice tombe partout, sauf à Annecy, capitale du duché de Savoie-Nemours, petite bourgade qui profite de cet afflux et passe de 1000 à 2000 habitants. Dans le même temps, François Ier, souverain effectif du duché de Savoie, gouverne et réorganise. Il n’emploie ni peintres ni sculpteurs. L’advenue de la Renaissance se fait chez lui et non en Savoie, où magistrats et hommes de loi constituent la nouvelle élite du pays et accèdent à la noblesse de robe. Ces nouveaux venus possèdent des fortunes modestes ne permettant guère de dépenses somptuaires, mais ils cultivent avec ferveur les lettres et les choses de l’esprit. Les destructions calvinistes les plus graves sont commises à Genève, où se croisaient tant d’artistes venus de Bourgogne, de Flandre, d’Italie, de la vallée du Rhône et d’Allemagne, pays de Conrad Witz, et qui possédait une véritable école de sculpture sur bois, dont beaucoup de prodctions ont disparu, hormis les stalles dites savoisiennes d’Aoste, Bourg-en-Bresse, Saint-Claude, ou Saint-Jean-de-Maurienne.La cathédrale Saint Pierre d’Annecy, consacrée en 1539, est l’aboutissement rationnel de l’effort d’un siècle qui passera directement en Savoie des formes gothiques à celles, neuves, du baroque de la Réforme catholique. La façade de cette cathédrale inspirera au XVIIe siècle celles des églises de la seconde Visitation d’Annecy, de Notre-Dame à Chambéry, ainsi que de la Sainte-Chapelle du château de Chambéry.

I-2 L’art gothique primitif (1140-1190)

PLAN et STRUCTURES

PLAN BASILICAL. Voûtes sur croisées d’ogives, piliers monocylindriques, structures lourdes issues de l’art roman. Apparition de l’arc-boutant en 1180

ARCS

Arcs en tiers-point, ogives

SCULPTURE

Chapiteaux à crochets, bases aux tores séparés par une scotie, gorge semi-circulaire, tore inférieur plus important, noblesse des attitudes, simplicité des draperies

PEINTURE

Toute la sculpture est polychromée

I-3 L’âge d’or du gothique (1190-1260)

PLAN ET STRUCTURES

PLAN BASILICAL. Travées sur plan barlong, voûtes quadripartites, piliers avec colonnes engagées, structure composée de piles monocylindriques, les arcs-boutants s’allègent

ARCS

Arcs en ogive surbaissée ou lancette

SCULPTURE

Chapiteaux à crochets, bases aux tores séparés par une scotie, tore inférieur plus important, noblesse d’attitude, simplicité des draperies, les monstres et le décor roman orientalisant disparaissent sous l’influence de Bernard de Clairvaux

PEINTURE

La sculpture est toujours polychromée

I-4 L’art gothique rayonnant (1260-1380)

PLAN ET STRUCTURES

PLAN BASILICAL. Travées sur plan carré ou barlong, voûtes sexpartites, piliers flanqués de colonnettes qui montent de fond, la structure dans la nef est allégée, les fenêtres prennent toute la largeur de la travée, les arcs-boutants s’allègent

ARCS

Arc en lancette

SCULPTURE

Chapiteaux à bouquets de feuillage, bases à deux tores séparées par une partie allongée, tore inférieur très réduit, les chapiteaux ne sont plus des supports mais des ornements, les tailloirs sont octogonaux. Attitudes maniérées, draperies compliquées, on sent l’influence de la statuaire maniériste en ivoire

PEINTURE

Il en reste peu de témoignages, mais les comptes assurent de son importance dans les bâtiments civils des XIIIe-XIVe siècles

I-5 Le gothique flamboyant puis finissant (1380-1540)

PLAN ET STRUCTURES

EGLISE-HALLE. Travées sur plan carré ou barlong, voûtes à liernes et tiercerons au XVe tandis qu’au XVIe, la densité des nervures de la voûte constitue des réseaux. Au XVe les piliers s’arrêtent au niveau du bas-côté, au XVIe on a des piliers à ondulations. L’éclairage devient de plus en plus important, grâce à des fenêtres, ornées de vitraux, qui prennent la plus grande dimension. Arcs-boutants à plusieurs niveaux.

ARCS

Apparition au XVe de l’arc en accolade, puis, au XVIe, de l’arc en accolade avec contre-courbes brisées

SCULPTURE

Pénétration directe d’une partie de la mouluration des arcs dans les piliers. Au XVIe le chapiteau devenu inutile disparaît complètement. La sculpture est abondante et se transforme en une sorte de micro- architecture interne (retables des autels, stalles canoniales, chaires et tabernacles muraux. Il doit obligatoirement y avoir trois représentations sculptées dans l’église: un crucifix et les statues peintes de la Vierge et du saint patron.

PEINTURE

Au XVe apparaît le grand retable d’autel polyptique peint, qui cédera la place à la micro-architecture de pierre précitée. La porte d’entrée de l’église, protégée par un avant-toit, est décorée de figures peintes.

Sculpture et peinture apportent des commandes aux artistes locaux

PERMANENCES SAVOYARDES DU XIVe AU XVe s : Profil des ogives à double gorge, tore et filet, double collerette des feuillages des chapiteaux, remplages des fenêtres à soufflets et mouchettes, consoles sculptées d’anges (on retrouve ce type au choeur de Saint-Maurice d’Annecy - armes de Brogny (1422) - au prieuré du Bourget-du-Lac- armes des Luyrieu- et au cloître de la cathérale de Saint-Jean-de-Maurienne - cardinal d’Estouteville. Angelots et armoiries se multiplient. Disparition progressive des chapiteaux aux retombées des nervures.

La maîtrise de l’appareil de pierres, au XVe, remplace le procédé de la pierraille noyée dans un gros mortier

LES POINTS INNOVANTS : Vers 1443-1445, la réserve eucharistique fait place à un tabernacle mural signalé par un élément peint sur le mur, au devant duquel une lampe doit brûler. Les évêques font démolir ou percer d’ouvertures le mur qui séparait le choeur de la nef pour permettre au peuple la vision des saintes Espèces lors de l’Elévation.

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