Le gothique en Savoie et Haute-Savoie
Auteur : Michèle et Edmond Brocard - Niveau de lecture : Tous publics

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III L’architecture civile et militaire

III-1 L’architecture civile et militaire aux XIIe et XIIIe siècles

Dès le premier quart du XIIIe siècle, les comtes de Savoie, Genève et les sires de Faucigny administrent leurs Etats par le biais de châtelains nommés résidant à demeure dans leurs principales places-fortes, d’où ils exercent une surveillance rapprochée sur les vieilles familles seigneuriales.La région se hérisse de forteresses à l’architecture nouvelle, à l’instigation du comte Pierre II de Savoie, mais la notion de château de plaisance et de prestige apparaît. On le voit au BOURGET-DU-LAC, à SAINTE-HELENE-SUR-ISERE, ou au château de CHAMBERY, réaménagé à partir de 1295 par son acquéreur le comte Amédée V. La petite maison forte de la Rive, à CRUET, est ornée de peintures murales, redécouvertes en 1985 et transposées au Musée Savoisien de Chambéry.

On s’intéresse à la ville en tant que telle. Les mouvements de population se font vers les communes, où les nouveaux bourgeois, qui détiennent prestige et puissance, luttent pour leurs libertés et leur existence économique.C’est ainsi que naissent des villeneuves dotées de franchises, entourées de nouvelles enceintes. L’art gothique s’y développe à son rythme, et, désormais, "beffroi contre église", aux églises cathédrales, paroissiales ou conventuelles des ordres nouveaux, vont faire contrepoids des hôtels de ville, des halles, des fontaines publiques, des ponts et des demeures particulières.

Pierre II, déjà promoteur des châteaux de Romont, Chillon et Yverdon en pays de Vaud, multiplie grâce à l’or anglais les constructions nouvelles auxquelles il impose un style nouveau. On peut distinguer trois périodes de construction : de 1250 à 1258 (LANGIN, CREDOZ, CORNILLON, BOËGE), puis de 1258 à 1268, à sa mort (BONNEVILLE, LA ROCHE), et enfin de 1268 à la fin du XIIIe siècle. Les donjons circulaires sont déjà utilisés en France, Normandie et Angleterre. Avec son architecte, ingénieur militaire et maître d’oeuvre général Pierre Mainier, il les substitue aux donjons romans rectangulaires ou polygonaux en petit appareil de pierres. Des détails nouveaux apparaîssent, de longues et étroites archères pour le tir à l’arc, de forts talutages pour le ricochet des projectiles, dans des maçonneries plus soignées en appareil de pierres moyen régulier. Dans le même esprit, s’élèveront les châteaux de La Rochette, à LULLY, ou de FEISSONS-SUR-ISERE.

PHOTO N° 51 bis : porte à Saint-GenixPHOTO N° 51 bis : porte à Saint-Genix

 

C’est le dernier sire de Faucigny, Aimon II, qui fonda les premières villeneuves sur le sol savoyard, adaptant les techniques mises au point par les ducs de Zäringhen en Allemagne du sud et en Suisse alémanique, entreprise menée à son terme par son gendre Pierre II et sa fille Béatrice, la Grande Dauphine. On ne peut dissocier ces créations de riches "bonnes " villes des chartes de franchises. Les franchises les plus anciennes sont celles de YENNE, signées à PIERRE-CHÂTEL en 1215, sous Thomas Ier. La ville-neuve de BONNE-SUR-MENOGE est construite par Aymon de Faucigny vers 1226, mais ne bénéficiera de franchises qu’en 1310, grâce à Hugues Dauphin. FLUMET, dont la charte de 1228 servira de modèle à celles de CHAMBERY, BONNEVILLE, et Fribourg en Suisse, est une création des Faucigny. CHAMBERY est affranchie en 1232 par Thomas Ier qui acquiert le bourg. MONTMELIAN obtient ses franchises en 1233. LA ROCHETTE est le siège d’une châtellenie et d’un centre industriel et commercial prospère. Entre 1232 et 1257, le bourg de SAINT-GENIX-SUR-GUIERS est fortifié par Marguerite de Faucigny, mère des nombreux enfants de Thomas Ier. On discerne encore très bien le tracé de l’enceinte encore coupée de portes en tiers-point. EVIAN, fortifiée en 1263 sous Pierre II, reçoit des franchises en 1265. La ville forte de BONNEVILLE remplace vers 1262 le site de Toisinge, lorsque Pierre II la crée pour protéger un site stratégique. En 1260, Béatrice de Savoie-Provence, soeur de Pierre II et d’Amédée IV, mère influente de quatre reines ou impératrices, se retire pour y finir ses jours au château des ECHELLES, sur la grande route de France, y fonde une commanderie et un hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem. SALLANCHES, centre de châtellenie, est fortifiée par Pierre II.On y trouve le plus important marchéent leurs casanes dans la rue qui en conserve le nom. D’autres fondations de villes marquent la fin du XIII° siècle: CRUSEILLES en 1282, LES MOLLETTES en 1285, SEYSSEL en 1286, LE-PONT-DE-BEAUVOISIN en 1288, RUMILLY en 1291, ALBY-SUR-CHERAN en 1297 et TOURNON en 1300. Les dernières créations de villeneuves, bâties, ou de fortifications, sont celle des MARCHES, entre 1301 et 1304, comme aussi CONFLANS sur Albertville, THÔNES en 1350.

III-2 L’architecture civile et militaire au XIVe siècle

Dans l’Europe du XIVe, malgré le "trio mortifère" peste, guerre et famine, les cités deviennent des centres commerciaux très actifs, où la cathédale représente le premier symptôme de l’orgueil des villes, la Savoie garde encore une fois son originalité. Si Maurienne et Tarentaise possèdent depuis des temps immémoriaux leurs cathédrales, ANNECY qui dépend du diocèse de Genève et CHAMBERY de celui de Grenoble, n’ont pas de cathédrale. Si les querelles avec les voisins dauphinois se sont apaisées courant XIVe, après la Paix de Brétigny et la défaite française de 1356, des bandes de routiers traversent la Savoie et le pays se couvre à nouveau couvert de places fortes. L’architecture militaire s’appauvrit, même si la forme des tours varie, polygonales, à redents, et le plus souvent circulaires. Les échauguettes en bois sont remplacées par des tourelles en pierres ou en parpaings, le crénelage des murs disparaît derrière des galeries qui remplacent les anciens hourds en bois. On essaye de rendre les châteaux plus vivables tandis que de nouvelles bâties avec des bourgs hâtivement fortifiés apparaissent à LULLIN, CHAUMONT, CLERMONT, YVOIRE. Les grandes villes sont refortifiées, MONTMELIAN en 1381, CHAMBERY dès mars 1371 sous la houlette du "capitaine des fortifications" Antoine de Montecuto. En 1390-92 on surélève l’enceinte en la munissant de créneaux et mâchicoulis, travaux qui dureront jusqu’en 1474 pour aboutir au mur ponctué de quinze tours ou tournelles, demi-circulaires pour la plupart, et à une grosse tour carrée sur la portion de courtine reliant la Porte de Maché à celle du Reclus. Au siècle suivant, la fortification fut doublée par des fausses braies et d’une seconde enceinte, parallèle à la première, en avant du fossé.

Le patrimoine civil de CHAMBERY semble d’une rare indigence jusqu’au XVe siècle. Pas d’écoles, pas de Maison de Ville, ni de halle (la Grenette date du XVIe). On se réunit dans l’église paroissiale Saint-Léger, puis chez les Franciscains au XVe. Où se situait la fabrique et le commerce de draps de France de la société montée à Chambéry en 1383 par Jean Lageret ? Chambéry bénéficie d’une série de fondations hospitalières qui correspondent aux nécessités de l’époque. Maladière des Antonins, hors la ville, pour les pestiférés, et leur hôpital Saint-Antoine. La "Domus Dei" , hôpital de Saint-François ou Hôtel-Dieu pour les pauvres et les enfants trouvés (rue Croix d’or et place Métropole) reçoit des legs en 1370 et 1375, il a été fondé par le bourgeois Amé de Bignin. D’autres particuliers créent des hôpitaux, celui de Sainte-Croix dit des Chabod ou de Clermont est cité en 1357 et 1387, l’hôpital du Reclus est fondé par noble Guillaume Dieulefils de Chambéry sur le quai Nézin, et celui de la famille Bonivard rue Sainte-Apollonie, assorti d’une petite chapelle. L’"humanitaire" peut mener à l’annoblissement, on le voit pour les Bonivard, les Chabod, ou les Candie, troisième famille bourgeoise d’importance à Chambéry, qui construit la tour de Villeneuve à Cognin. La rue Sainte- Apollonie s’appela rue du Four , car il n’y avait qu’un seul four en ville, le four de Visingrin, avec le monopole de la cuisson du pain. Le quartier de Maché s’installa au débouché de la grand route de Lyon au XIVe siècle. Tous les voyageurs passaient par ce quartier populeux où les auberges proliféraient. La Porte de Maché est l’une des trois grandes portes de la ville. On l’appelait aussi porte des Juifs car elle donnait accès au ghetto. La rue des Nonnes actuelle s’appelait "Foris Portam" car elle débouchait vers le couvent des minorettes de Sainte-Claire-Hors-la-Ville, par la poterne dite des Dames ou des Minorettes entre la place Saint- Léger et la place Monge. Mais la ville ne possèdait encore aucune fontaine publique. ANNECY se dote de ponts, le Pont de Pierre puis Pont Echaquet, Pont Morens. Le Pont de l’Ile enjambe chacun des deux bras du Thiou. Fin XIVe, un pont de pierre est ouvert au roulage, le Pont Rollier ou Pont Perrière actuel. Le Palais de l’Isle, siège de la châtellenie, qui sert de prison au comte de Genève en 1325, reçoit la Tour Saint -Paul et sert d’atelier monétaire après 1355. A CONFLANS, bourg bien protégé où la Porte de Savoie fait partie intégrante des fortifications de 1381, deux hauts fonctionnaires du Comte Vert Amédée VI, se font construire deux logis seigneuriaux à la mode italienne.

Aymon le Pacifique impulsa la construction de nouveaux châteaux: le sien, à côté de la grange d’eau de l’abbaye d’HAUTECOMBE, et de deux places fortes, LES MARCHES et LES MOLLETTES, sur la frontière dauphinoise, tandis que les puissantes familles s’installaient, Aymard de Seyssel, investi en 1343 de la forteresse de la Bâtie à BARBY, tandis que Gaspard de Montmayeur effectuait de grosses réparations sur son château du CHÂTELARD-EN-BAUGES dans les années 1356-57. Un des exemples les plus représentatifs de l’architecture militaire du XIVe siècle, et le moins dénaturé, semble être la maison forte de la Grande Forêt à SAINT-JEAN-DE-CHEVELU. Construite pour les La Forest, une des familles les plus considérables de la région d’YENNE avec les Chevelu, cette maison de plan carré repose sur une terrasse de gros appareil avec quatre tours d’angle et une cinquième au centre de la façade, avec sa herse et sa porte en arc brisé.

III-3 L’architecture civile et militaire aux XVe et XVIe siècles

Il n’y a guère de spécimen complet ou intact de l’architecture militaire du Moyen-Âge en Savoie, tant les châteaux furent remaniés, réutilisés, et leurs matériaux récupérés. Leur aspect a cependant été fixé aux XIVe et XVe siècles et celui de MIOLANS à Saint-Pierre-d’Albigny, en face de Chamousset, point focal de la Savoie, est l’un des meilleur spécimen.

Les murs du château de CHAMBERY, entièrement ruinés sous la Sainte-Chapelle, sont réparés avec un nouveau glacis et la Tour Trésorerie refaite par le maître d’oeuvre Etienne Jarriaud entre 1478 et 1479. L’ensemble avait déjà été augmenté de la Tour des Archives. En 1507, Louis de Miolans chargé par le duc Charles III d’inspecter les fortifications de la ville, ordonna qu’à l’emplacement de la Tour de la Porte de Maché, en très mauvais état, on élève près de la Tour Carrée des Juifs, une "belle grosse tour ronde de 3 toises de vide, 8 pieds d’épaisseur, d’une hauteur égale à celle des murs d’enceinte...pour tenir les poudres et artillerie de la ville" : la Tour Bossue.

Le château de la Bâtie à BARBY est restauré au temps de l’occupation française par Isabeau de la Roche-Andry marquise d’Aix, à qui l’on doit aussi le remarquable escalier de l’actuelle Mairie d’AIX-LES-BAINS, ancien château des Seyssel marquis d’Aix, la plus belle des demeures du XVe siècle. Le château de MENTHON, au dessus du lac d’Annecy, très remanié au XIXe siècle, fut une agréable résidence. La famille de Menthon modernisa également le château de Montrottier à LOVAGNY. Les châteaux édifiés par de nouveaux annoblis furent construits dans le style médiéval pour se donner des airs d’ancienneté, comme le château de Pingon à LA-MOTTE-SERVOLEX ou le château Manuel à Albertville-CONFLANS. Le seul exemple de château Renaissance est celui de CLERMONT.

Les maisons-fortes, qui tiennent le milieu entre la construction militaire et l’édifice civil, sont innombrables, avec de beaux arcs de portes à chanfrein, fenêtres de pierres de taille à meneaux parfois fins et ornés, embrasures de fenêtres à banc de pierre ou coussiège et cheminées monumentales à manteau dont le XVe fut si prodigue. Mais les XIVe et XVe siècle furent aussi une période de grande activité urbaine. Dans la capitale du duché de Savoie, CHAMBERY, les hôtels se tassent le long des rues étroites dans le corset des remparts, aux angles des courettes intérieures une porte à accolade ou simplement appareillée ouvre sur l’ombre d’un escalier à vis, les étages, souvent dominés de galeries en loggias superposées enjambent l’espace sur de grands arcs robustes. Un véritable dédale d’allées et de passages couverts offrent des débouchés inattendus sur de véritables petites places fermées. Des fontaines publiques sont construites. Le voisin des Antonins, l’avocat au Sénat Romanet, qui a prévu sa sépulture dans leur chapelle de Notre-Dame- de- la Sainte -Trinité, construit un hôtel particulier dont la façade mesure 27 m, avec un portail gothique aussi orné que celui de Antonins. Le portail dit de Celse Morin était la porte de son hôtel édifié en 1522.

DESSIN N° 57 (Chambéry, hôtel de Cordon) dessin Brocard

La ville d’ANNECY fut quasiment reconstruite après les grands incendies qui la ravagèrent en 1412 et 1448. Son château connut bien des aménagements à partir du vieux logis des comtes de Genève. Des bâtiments primitifs seul subsiste le Vieux Logis, reconstruit après l’incendie de 1340, flanqué du Logis Nemours à gauche et du Logis Neuf à droite. Sur la corne sud-est de l’enceinte se trouvent le Beau Logis et la Tour Perrière (1445), aux allures de donjon. C’est Amédée VIII qui nomma par patentes du 9 mai 1428 un responsable de la restauration, Noble Guilaume Pollier, qui tient les comptes jusqu’à sa mort en 1440 et travaille avec le maître général des oeuvres du duché, Aymonet Corviaux. Entre 1539 et 1562, les ducs de Genevois-Nemours terminent l’ensemble castral en faisant aménager la belle façade sur cour et le Logis Neuf, sur l’emplacement probable du donjon initial.Vers 1572, le peintre Jean Tonnelier réalisera les verrières des fenêtres croisées du Logis. Le Logis Neuf sera ensuite amputé de moitié pour ménager une terrasse au pied de la Tour Perrière.

On trouve encore tout un quartier aristocratique à THONON où la cour de Savoie séjourna souvent au XVe siècle. La Maison Guillet de Monthouz, y fut élevée vers 1480 rue Chante-Coq par Pierre, échanson du duc Louis, parent du "transi" de l’église Saint-Maurice d’Annecy. CRUSEILLES, sur le tracé de l’ancienne voie romaine, bien particulier de Robert de Genève, le futur pape Clément VII, a conservé rue du Croset la façade de la Maison dite de Fésigny, avec ses doubles accolades. TANINGES ne manque pas non plus d’édifices civils du XVe et du XVIe siècles.

Il semble à peu près impossible de dissocier l’évolution d’un style architectural de l’histoire de la terre qui le porte. La Savoie s’est forgé sa propre expression du gothique.

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