L'industrie en Savoie
Auteur : Louis CHABERT- Niveau de lecture : Tous publics

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Tarentaise, Maurienne, Val d'Arly : les vallées de la houille blanche

1. On parle de la révolution de la houille blanche.

Cette expression est doublement justifiée, sur le plan technologique et sur le plan géographique.

Révolution technologique. La maîtrise de l’énergie électrique a permis un renouvellement des techniques de fabrication dans la métallurgie et dans la chimie par l’intermédiaire de deux outils de grande taille :

le four électrique dans lequel l’électricité agit par élévation des matières à haute température d’où le nom d’électrothermie.

la cuve d’électrolyse dans laquelle le courant électrique, traversant le bain de l’anode vers la cathode dissocie un corps en ses éléments.

Révolution géographique. A la fin du 19° siècle et au début du 20°, le transport de l’énergie électrique ne se fait pas sans lourdes pertes en ligne. C’est pourquoi les usines s’installent obligatoirement dans les vallées à fort potentiel hydroélectrique, dont les cours d’eau ont une forte  pente

et/ou un débit appréciable. C’est le privilège des vallées des Grandes Alpes :

- Tarentaise (vallée de l’Isère et de l’Arly) et Maurienne (vallée de l’Arc) en Savoie.

- Dans le haut Faucigny, sur l’Arve et sur le Giffre.

Une seule exception: l’usine de Saint-Béron sur le Guiers, dans l’Avant-Pays savoyard. Cette industrialisation n’a été possible que parce qu’elle avait été précédée (en Maurienne depuis 1871) ou accompagnée par la construction du réseau ferroviaire car on traite des matières pondéreuses. La grande industrie s’est installée dans des secteurs géographiques qui n’avaient connu jusqu’alors qu’une modeste activité artisanale ou minière (mines d’anthracite, de plomb argentifère, carrières de gypse, d’ardoise…) : il s’agit donc bien pour ces contrées, d’une véritable révolution !

2. La phase conquérante de 1890 à 1945

La quasi totalité des usines a été fondée avant 1938. La houille blanche a d’abord été utilisée par simple captage de l’eau dans des conduites forcées comme énergie mécanique pour l’industrie du papier par défibrage du bois. Cette première révolution a gagné la Savoie depuis le Grésivaudan. Depuis la fermeture de Saint-Rémy-de-Maurienne et de Modane,  ne subsiste plus que le site papetier de La Rochette avec la cartonnerie du groupe canadien Cascades et une caisserie.


19-Les papeteries de La Rochette fondées en 1892

L’électrolyse de l’aluminium a été développée précocement à l’initiative de l’inventeur du procédé Paul Héroult dans les usines mauriennaises de La Praz (1893) et de La Saussaz (1905). Il a été imité par la société Alais et Camargue, la future Pechiney,  qui fonde en 1907 l’usine de Saint-Jean-de-Maurienne et rachète celle de Calyps, fondée en 1890. La société d’Ugine  n’aura la sienne, à Venthon, qu’à partir de 1925.

Les premières fabrications chimiques traitaient le sel marin pour la fabrication des chlorates à Prémont, en Maurienne (industrie du blanchiment et des allumettes) ; celle de Chedde en Faucigny se fer connaître par ses explosifs. En 1920, le sel devient également la base de l’industrie du sodium à Pomblière, en Tarentaise. Plus importante encore est la fabrication du carbure de calcium qui fut longtemps la matière première de base de la chimie organique (engrais, plastiques, pharmacie…) avant d’être détrônée par les produits pétroliers après la Deuxième Guerre mondiale.  Le rôle pionnier a été tenu par l’usine de Notre-Dame-de-Briançon à partir de 1898 mais beaucoup d’autres s’y sont consacrées exclusivement  par la suite (Le Glandon, Villarodin-Bourget, en Maurienne) ou en ont ouvert un atelier. En 1923 est ouverte à Epierre une usine de phosphore, transférée de la région d’Annecy.


20-Usine de chlorates de Prémont  en Maurienne en 1972, disparue avec l'aménagement de l'autoroute


21 - Usine de Pomblière: cobalt disparu, maintien du sodium


22-Usine de carbure de calcium à Villarodin-Bourget

L’électrométallurgie travaille l’acier à partir de ferrailles. Ce fut l’affaire de la société fondée en 1903 par le Suisse Paul Girod. Elle deviendra la plus grande des Alpes et se spécialisera dans les aciers de grande qualité ;  elle établira en particulier sa réputation sur les inoxydables. La firme Renault y spécialise aussi son usine de Saint-Michel-de-Maurienne à partir de 1925.Pour obtenir des aciers de grande qualité ainsi que des aciers alliés à d’autres métaux, une préparation préalable s’impose : c’est l’industrie des ferros (ferro-alliages). Elle a été développée par diverses sociétés dans les usines du Giffre, de Saint-Béron, de Montricher. Retenons le rôle de la société de Bozel, en Tarentaise,  dans son usine de Villard-du-Planay, vers 1900, dédoublée ensuite à Château-Feuillet à partir de 1932. Quant à la société d’Ugine, elle s’accroît en 1938 de l’usine de Moûtiers consacrée à la préparation des alliages de chrome et de nickel pour la fabrication des inox.

23-Les aciéries du Temple à Saint-Michel-de-Maurienne


24-Les aciéries d’Ugine. Sur le même site : CEZUS (zirconium) et TIMET (titane)

Beaucoup de ces fabrications sont tributaires de la fabrication de blocs de carbone pour la construction des fours et des cuves. Cette industrie s’est développée, aux côtés du carbure,  dans l’usine de Notre-Dame de Briançon au point de justifier son doublement avec des capitaux américains sur le même site à partir de 1928 (Compagnie Industrielle Savoie-Acheson ou CISA). Divers produits nécessitent des  travaux de finition par polissage : l’industrie des abrasifs s’est développée à Arbine à partir  de 1893 ; cette usine devait se dédoubler en 1950 à La Pouille, à l’entrée de la Maurienne.

A l’origine, il y avait presque autant de sociétés que d’établissements. Les contraintes résultant de la Première Guerre mondiale et la crise qui a suivi ont abouti à diverses fusions dont sont issus deux leaders : la SECEMAEU (Société d’Electrochimie et d’ElectroMétallurgie et Aciéries Electriques d’Ugine) et AFC (Alais,  Froges et Camargue, officiellement Pechiney depuis 1950).

3. L’apogée des Trente Glorieuses (1945-1975)

Divers facteurs de fragilisation menacent les industries de la  houille blanche pendant cette période. D’une part, par la loi de nationalisation créant EDF en 1946, les industriels perdent leur approvisionnement autonome en électricité bon marché. D’autre part, les accords douaniers au plan mondial dans le cadre du GATT et l’effondrement des frets maritimes à l’heure du gigantisme de la construction navale favorisent la concurrence internationale :les industries alpines sont pénalisées par leur enclavement loin des matières premières et des marchés de consommation.

En fait, une stratégie va s’avérer payante. D’une part, les sociétés industrielles spécialisent leurs établissements alpins dans les fabrications incluant le maximum de matière grise et les moins sensibles aux charges de transport ; d’autre part, elles construisent dans des sites privilégiés, en particulier sur les littoraux, des usines vouées aux fabrications  plus banales. Ugine par exemple s’installe à Fos et Pechiney à Dunkerque. Elles s’efforcent parallèlement de concentrer leurs moyens par des regroupements qui aboutissent à la constitution en 1972 du groupe PUK (Pechiney-Ugine-Kuhlmann).

La seule victime de cette grande mutation est le carbure de calcium qui est détrôné par les produits pétroliers comme l’éthylène au point de départ de la chimie organique. Les diverses usines et ateliers ferment. Encore, dans ce domaine, la SIDA (Société Industrielle des Dérivés de l’Acétylène) seule usine de produits organiques dérivés, créée à La Chambre en 1929, réussit-elle sa reconversion. Avec 11 000 emplois, dont beaucoup d’ouvriers-paysans recrutés grâce au ramassage par autocars,  les industries de la houille blanche sont à leur apogée au début des années 70.

4. La fin du 20° siècle : un déclin inexorable ?

La crise de l’économie mondiale a été durement ressentie dans les grandes vallées alpines de telle sorte que beaucoup de fabrications et la moitié des établissements ont disparu. En termes d’emplois, le déficit est de l’ordre de 55 % (5000 contre 11 000). Pourtant, des efforts considérables d’adaptation ont abouti à des mutations dans le sens d’une spécialisation de plus en plus poussée.

Causes de disparition des industries. Elles sont multiples et variées. Dans chaque cas, on peut invoquer un facteur prépondérant mais non exclusif d’autres : charges de transport excessives pour le phosphore d’Epierre ;  évolution technologique rendant obsolescent le savoir-faire alpin pour les nombreuses usines de ferros, à Moûtiers, au Giffre, à Saint-

Béron… ; perte de contrôle du marché des matières premières pour l’atelier de cobalt de Pomblière…D’autres usines ont été victimes de la concentration des moyens de production sur quelques sites privilégiés. Dans le cas de l’aluminium, la croissance s’est reportée sur Saint-Jean-de-Maurienne, mais elle a entraîné la fermeture d’ateliers ou usines à Chedde, La Praz, La Saussaz puis Venthon. La fermeture de l’usine de chlorates de Prémont et de l’atelier de Chedde n’a profité à l’établissement dauphinois de Jarrie, près de Grenoble. Il faut cependant citer un exemple de reconversion : Renault, reprise par Fiat, a progressivement abandonné les opérations sidérurgiques à Saint-Michel-de-Maurienne pour la fabrication dans une fonderie de précision de petites pièces destinées en grande partie à l’industrie de l’automobile. Les difficultés de FIAT en 2002 ont onduit le groupe turinois à céder l'usine à un groupe d'investisseurs des Etats-Unis.


25-Après Renault et FIAT, l'usine de Saint-Michel-de-Maurienne passe sous capitaux nord-américains

Adaptation des autres industries. La survie des autres fabrications n’a été possible que grâce à un effort d’adaptation persévérant dans le cadre de structures renouvelées.  La première grande mutation a correspondu à  la vague de nationalisations de 1983.  Les entreprises du groupe PUK ont été réparties entre trois sociétés. Elf-Atochem a recueilli les fabrications chimiques. Le groupe SACILOR (plus tard USINOR) a regroupé la fabrication de l’acier. Pechiney, spécialiste de l’aluminium, a conservé  les autres fabrications (produits carbonés, abrasifs…) et a même augmenté sa fabrication de ferros en recueillant l’héritage de Nobel-Bozel, également nationalisé. Dans le cadre de ces nouveaux groupes de très importants investissements ont été poursuivis ou engagés en particulier à Ugine et à Saint-Jean-de-Maurienne.


26-Aluminium Pechiney Saint-Jean-de-Maurienne



27-Intérieur des halls d’électrolyse à Saint-Jean-de-Maurienne

La dénationalisation de 1995 n’aura été finalement que le préalable à une restructuration en rapide accélération depuis 1998 sur une double ligne stratégique.

- Au sommet, les grands groupes visent à la concentration horizontale : leur objectif est de contrôler une part de plus en plus importante du marché dans un créneau étroit par fusion avec d’autres affaires homologues. USINOR-SACILOR avec le belge Cockerill pour les aciers ordinaires ; Elf grossi, après Total, du belge Fina ; Pechiney (sans succès pour l’instant) avec le canadien ALCAN.

Sur le plan local, le souci de spécialisation de ces grands groupes les amène à rendre autonomes les fabrications considérées comme accessoires, à les doter le plus richement possible et à retirer le maximum de bénéfices de leur vente. USINOR a vendu à Framatome sa filiale pour le zirconium (CEZUS) et à l’américain TIMET son département de titane ; la fabrication des  aciers inox est elle-même érigée en pôle autonome (PLIA – Produits Longs Inox et Alliages) qui  est à vendre. Pechiney a passé la main à une équipe privée pour le sodium à Pomblière, à l’Américain Bronze Powders pour son petit établissement de poudres d’aluminium à Hermillon et s’oriente peut-être vers une séparation d’avec ses fabrications de silicium de Château-Feuillet et Montricher (pôle Invensil).

Quel que soit l’avenir de ces industries, elles auront fortement marqué l’histoire des vallées alpines. Au passif, leur monopole d’embauche de fait a contrarié gravement la formation d’un tissu de PMI. Mais elles ont fixé au pays pendant plusieurs générations une population qui n’aurait eu d’autre alternative que d’émigrer, comme par le passé, vers les grandes métropoles. Elles ont facilité de la sorte la transition entre la révolution de la houille blanche et celle de l’or blanc.

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