La littérature savoyarde du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle
Auteur : Louis TERREAUX - Niveau de lecture : Scientifique

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L'illustration des lettres savoisiennes

D - Marc Claude de Buttet

Marc Claude de Buttet est né entre 1529 et 1531 à Chambéry ou peut-être à Tresserve dans la propriété familiale que le poète a célébrée à vrai dire sans trop donner de détails. Sa jeunesse est très peu connue. Il était tout jeune quand François 1er occupa la Savoie en 1535. La situation devait durer jusqu’à 1559. On envoya le jeune garçon à Paris dès son enfance pour y faire des études. On ne sait rien de plus. On ignore où il les acheva. Il avait la réputation d’un docte, d’un savant, versé en mathématiques et en philosophie comme dit Ronsard dans un sonnet écrit au début du second livre de ses Amours en 1560 et Rémy Belleau dans le commentaire de ce poème.

On le retrouve en Savoie en 1554. C’est l’année où il publia à Lyon chez Angelin Benoist son Apologie pour la Savoie, en réponse à Barthélémy Aneau, principal du Collège de la Trinité, à Lyon, qui avait traité les Savoisiens de sauvages et de barbares, dans la préface d’un règlement du parlement de Chambéry édité en 1553 à Lyon : on sait, en effet, que François 1er avait imposé à la Savoie un Parlement de type français.

L’Apologie est un vibrant plaidoyer pour la Savoie en même temps qu’une violente attaque contre B. Aneau. Buttet se fait le défenseur ardent de sa patrie, la nation savoisienne : "Quant à nos mœurs, la civilité a esté toujours à nous propre autant qu’aux autres nations : la magnanimité, le courage, la prudence, le scavoir, brief toutes les vertus qui s’emploient à la perfection d’un païs".

Buttet se trouvait à nouveau à Paris en 1556 ; il avait alors entre vingt-cinq et vingt-sept ans. Il avait été présenté à Marguerite de Valois, sœur d’Henri III, par le Cardinal Odet de Châtillon qui abjura le catholicisme en 1560. On sait, d’autre part, que sans être passée à la Réforme, Marguerite, comme sa tante la reine de Navarre, avait de la sympathie pour les Huguenots. Par sa mère, Buttet connaissait les milieux calvinistes de Genève. Il y avait probablement des affinités de pensée entre la princesse et Buttet, ce qui a pu favoriser l’estime réciproque qu’ils se portaient. Et en tout cas la rencontre de Buttet et de la sœur du Roi fut pour l’écrivain un événement de grande importance. Etre apprécié de la nouvelle Pallas, comme disaient les poètes, c’était une promotion enviée.

Placé à la tête des Impériaux, le futur duc Emmanuel-Philibert avait remporté la victore écrasante de Saint-Quentin (1557). C’était le prélude au fameux traité du Cateau-Cambrésis signé le 3 avril 1559. Il restituait ses Etats au duc de Savoie, lequel épouserait Marguerite de France qui deviendrait Marguerite de Savoie. Les transferts de souveraineté étaient largement des affaires de famille.

Buttet pouvait être satisfait. Son pays retrouvait son indépendance sans rupture avec Paris où il avait des amitiés littéraires et dont il avait apprécié la culture. On comprend qu’il ait soutenu la politique de paix d’Henri II et du connétable de Montmorency contre le parti de la guerre mené par les Guise et déçu d’avoir perdu les possessions d’en deçà et d’au-delà des Alpes. C’est dans ce contexte que l’auteur publia pour la première fois une œuvre en vers, son Ode de la Paix, chez Gabriel Buon à Paris (février 1559, nouveau style). Ronsard invitait lui aussi à la conciliation. Il ne s’adressait qu’à Henri II. Buttet se place dans une perspective européenne, balançant soigneusement les mérites entre Philippe II et le roi de France. Puis il chantera l’Epithalame à l’occasion des noces d’Emmanuel-Philibert et de Marguerite, déplorant aussi le trépas d’Henri II, survenu dans les circonstances que l’on sait.

Il était désormais un auteur connu et le sujet distingué d’un couple princier célèbre. C’est avec assurance qu’il dut publier en 1560 à Paris chez Michel Fezandat le Premier et le Second livre des vers ainsi que l’Amalthée, qui sera considérablement augmenté en 1575. L’inspiration des Vers dont certains sont antérieurs à 1560 est dans la tradition des poèmes lyriques de la Pléiade, avec les thèmes éternels : l’amour, la nature, la fuite du temps, la mort, etc… Les grands personnages et particulièrement Marguerite de Savoie y ont leur place. L’Amalthée est dans la ligne du canzionere de Ronsard dédié à Cassandre avec une fois ou deux une inspiration chrétienne que l’on cherche en vain chez le Vendômois. L’identité de l’élue est restée jusque là inconnue. Il est possible que l’image de Marguerite de Savoie se soit plus ou moins profilée derrière le symbole. Ambiguïté qui constituerait une des marques originales du recueil.

D’après les corrections, le poète a recherché le mot propre et significatif que la construction met en valeur dans sa rudesse même. Cependant les hiatus montrent que le poète n’a pas l’oreille musicale de Ronsard. Voici un exemple de la rhétorique pétrarquisante transportée à Tresserve :

Ores me tient mon beau champ de Treiserve,
Et mon brigand (l’amour) de ses traits doux tranchans
Plus fort m’assaut en ces lieux allechans,
Puis de mon cœur fait sa dépouille serve (esclave).
Vien me donq’voir : ce grand lac te reserve
Cent mille ébats, t’appellant sous mes chants :
Vien, les hauts Dieux n’ont dedegné les champs,
Ni mesme encor’ la civile (qui est de la cité) Minerve.
Près émaillés, ô qu’heureux je vous vente !
Où mon amour de sa marbrine plante (pied)
Se pourmenant ses pas viendra fermer
[6]
Un aspre hyver vous gardoit de renaître,
Mais ce printens (ainsi qu’à vostre maître)
En la voiant vous apprendra aimer.

Ce n’est pas seulement Tresserve et le lac du Bourget qui ont leur place dans les vers du poète, Chambéry également et la Leysse et la Nivolette roche / Haussant son chef pointu Toute de neige blanche…C’est aussi toute une galerie de Savoisiens qui ressuscitent à nos yeux, parents ou grands personnages tels Jacques de Savoie, duc de Nemours, le vicomte de Martigues, Charles de Seyssel et naturellement Emmanuel-Philibert. Un sonnet est écrit en l’honneur du baptême de Charles-Emmanuel né en 1562.

Les sonnets sont en décasyllabes, une fois sur huit en vers de douze. Les Vers adoptent les formes lyriques strophiques des poètes de la Pléiade. Buttet s’est fait un honneur de rimer quelques pièces en vers saphiques, c’est-à-dire mesurés à l’ancienne avec des longues et des brèves. Il y maintient la rime constamment féminine. Le résultat est discutable.

Il est probable que Buttet ne resta pas à Paris après l’impression de ses œuvres. Il vécut essentiellement en Savoie, en faisant des séjours temporaires à Genève où il avait des parents du côté maternel. Rien n’indique qu’il ait eu un domicile à Turin. Le retour dans sa patrie restaurée le plaçait dans une situation nouvelle. Quand il n’écrit pas de nouveaux sonnets pour Amalthée, sa pensée va aux souverains savoyards. Il rappelle en 1561, la Victoire du très-haut et magnanime prince Emmanuel Philibert, duc de Savoie. L’œuvre publiée en 1915 à Turin, par le Chevalier d’Arcolières, appartenait à un membre de la famille Buttet. Elle avait été éditée à Anvers chez un libraire inconnu, Pierre Mathieu, en 1561.

Le poète chante avec une ferveur nouvelle la victoire de Saint-Quentin. Il vibre à l’unisson d’Emmanuel-Philibert engagé dans une "juste guerre" pour sa "douce terre laissée" et défendant son "bon droit" et la "justice" contre la France qui "superbe" (orgueilleuse) "triomphait" de la Savoie. Buttet célèbre avec éclat la revanche. Est-ce la raison pour laquelle, aucun éditeur ne voulant signer la plaquette, l’auteur invente une localisation et un imprimeur de fantaisie ? Pourtant Marguerite de France était associée à l’éloge. Et Jean Dorat, le célèbre humaniste, avait signé une pièce liminaire en latin, reprise en grec par un autre contemporain, Jean Bordat.

Le 14 septembre 1574, mourait à Turin Marguerite de Savoie. Buttet consacra à la princesse un Tombeau composé de vingt-quatre très beaux sonnets où la couleur humaniste et platonicienne n’atténue ni l’angoisse, ni la foi chrétienne. A ces textes, était jointe une émouvante Elégie en vers latins.

L’écrivain mourut en août 1586 à Genève d’où sa mère était originaire et où il avait des parents de ce côté-là. Il s’y trouvait pour régler des affaires d’héritage. Dans son testament, il avantageait certaines communautés protestantes mais il voulut se faire enterrer à Chambéry, dans l’Eglise Sainte-Marie l’Egyptienne. Selon toute vraisemblance, il eut des sympathies pour les Réformés. Mais il demeura catholique.

Le cas Buttet est intéressant. Né peu de temps après l’occupation de la Savoie par François 1er, occupation qui ne fut pas annexion, il fit ses études à Paris. Il baigna pendant son adolescence dans la culture parisienne. Ce fut un écrivain humaniste. Il en a toutes les marques, à commencer par la marque italienne. Il est dans la ligne de Pétrarque dont l’éducation s’est faite en Avignon, et qui a voulu écrire non pas en langue d’oc, mais en latin et dans la langue de Rome héritière de l’Antiquité, c’est-à-dire de l’italien. Il a cultivé les genres à la mode, l’ode et le sonnet ; l’ode est grecque, le sonnet italien. Rien de français là dedans. Effectivement, rien de français.. Et Boileau ne s’y est pas trompé, ni Vaugelas, qui reprochaient précisément à Ronsard et à ses émules de n’être pas Français. Ils n’étaient pas Français à leur manière. N’empêche qu’ils ont intégré au patrimoine français un vaste héritage humaniste qui a vécu jusqu’à notre temps, qui l’ignore et donc le rejette. Buttet a été un instrument de cette intégration. Il l’a été pour la Savoie. Les contemporains l’ont tout a fait reconnu. Belleau et Ronsard n’ont jamais annexé Buttet, qui ne l’eût pas voulu, même sous l’ocupation française, car sous l’occupation française, être Savoyard ce n’était pas tout à fait être Vendômois ou Angevin.

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