La littérature savoyarde du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle
Auteur : Louis TERREAUX - Niveau de lecture : Scientifique

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L'illustration des lettres savoisiennes

E - L'époque de Charles-Emmanuel le Grand :

Emmanuel-Philibert était mort le 30 août 1580. Son héritier, Charles-Emmanuel 1er, avait dix-huit ans. Il gouverna jusqu’en 1630. Son règne fut fertile en évènements considérables. Le duc fit la guerre sur les fronts traditionnels : les Suisses, Genève, la France, le Dauphiné, Saluces, le Montferrat, Gênes. Son action contre Genève échoua. C’était la fin d’un rêve.

Le duc était d’une culture remarquable et pas seulement un esprit remuant et guerrier. Trilingue, il s’exerça à la poésie italienne et espagnole, sans compter sa connaissance du grec et du latin.

Le nom de Saint-François de Sales, lié au règne de Charles-Emmanuel, est universellement connu. Mais il serait dommage qu’il éclipsât celui de contemporains moins illustres, dont la plume toutefois ne fut pas sans mérite. Pour certains, il peut sembler arbitraire de les rattacher à cette époque ; mais certains aspects de leur œuvre ou de leur vie le justifie, d’autant qu’ils furent presque tous en relation avec le prévôt, ou l’évêque de Genève.

CLAUDE MERMET

Avant le traité de Lyon en 1601, la Bresse et le Bugey étant savoyards, il est juste de rappeler le nom de Claude Mermet, né vers 1550 à Saint-Rambert, dont il fut principal du Collège. Emmanuel-Philibert le nomma notaire ducal. Son recueil, le Temps passé, publié en 1585, n’a pas de prétention philosophique. Sans se faire d’illusions sur l’existence, il envisage la vie de façon très pratique mêlant la raillerie à l’observation, souvent dans la tradition de la chanson populaire.

JEAN MENENC

Jean Ménenc naquit à Cluses et y mourut vers 1610. Il y enseigna ainsi qu’à Rumilly. Il publia à Lyon en 1590 le Dialogue du Planan et du Montaignard… Comme Buttet dans l’Apologie, il défend l’honneur des Savoisiens, les montagnards contre ceux de la plaine, les Français qui parlent "fort impudemment de notre nation savoysienne, l’appelant montaignarde et grossière". En 1600, il dédia un curieux traité de morale au Prévôt de l’Eglise de Genève : Sauvegarde pour les disciples de Jean Menenc, moderne regent à Cluses, et autres à qui plaira.

CLAUDE-ETIENNE NOUVELLET

Claude-Etienne Nouvellet (1545-1613), né à Talloires, fut docteur de Sorbonne, excellent prédicateur, poète et un des premiers membres de l’Académie Florimontane. Il avait été aumônier d’Anne d’Este, duchesse de Nemours, chanoine de la Cathédrale d’Annecy, curé de Rumilly (1601). En 1600, François de Sales écrit au nonce à Turin pour lui signaler dans quel état de dénuement vit cet ecclésiastique dévoué au bien de sa patrie, qui avait abandonné les vers profanes pour se consacrer à ses charges religieuses si on en croit Du Verdier et Lacoix du Maine (1773).

Il ne reste que peu de choses connues à ce jour de Nouvellet. Un chant funèbre en l’honneur de Jean de Voger, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi de France (1571), avec un vers de conclusion en italien : Nel alto luce Dio tuo, "dans la haute lumière de ton Dieu". Ce texte rappelle les Epitaphes de Ronsard. Un Hymne à Charles IX (1572) célèbre le défenseur de l’unité chrétienne et l’encourage à la croisade à laquelle prendra part la fidèle Savoie. Le second texte, surtout, rappelle les odes pindariques de Ronsard, avec le forcènement poétique. D’un ton moins élevé sont les Divinailles (1578), dédiées à Georges de Mouxi, ambassadeur de son Altesse en France. Les prédictions ne manquent pas de pittoresque ni d’esprit. Nouvellet ne recule pas non plus devant l’obscurité des mathématiques dont il était spécialiste.

François de Sales a fait au bon Nouvellet l’honneur de le citer deux fois, notamment dans la préface du Traité de l’Amour de Dieu où il critique ceux qui allèchent le lecteur par des frontispices insolents :

L’architecte est un sot, qui, privé de rayson,
Fait le portail plus grand que toute la maison

C’est une rédaction modifiée du texte de Nouvellet qui servait d’épigraphe aux Divinailles et qu’on trouve dans une lettre de mai 1613 de François à Des Hayes. La plus grande partie de l’œuvre de Nouvellet est perdue. C’est dommage, car il fut certainement un poète doué.

CLAUDE GUICHARD

Né vers 1545 à Saint-Rambert, il fit ses études à Turin, fut historiographe de la Cour de Savoie, maître des requêtes et référendaire ordinaire de Charles-Emmanuel. Il fut un ami de François de Sales. Outre des quatrains sur la vanité du monde qui évoquent un thème fréquent dans la poésie française du temps, il rédigea en vers un Alphabet moral pour l’instruction du Dauphin. Depuis Erasme, on avait beaucoup écrit pour l’instruction des princes. Guichard imagina de commencer chaque strophe par une lettre de l’alphabet. Il a le goût des images curieuses et une logique subtile où comptent beaucoup les jeux sur les mots ; tous ces traits se retrouvent chez les poètes français qu’on dit baroques :

Le monde est une mer, la terre une galère,
L’homme en est le forçat, le pilote le sort,
Le travail l’argouzin, et le tombeau le port…
Nous naissons pour mourir, et mourons pour vivre,
Pour revivre immortels cette foy nous avons,
La mort plus que la vie aimer donc devons,
Puisque mesme la mort de la mort nous délivre.

RENE DE LUCINGE

René de Lucinge (1553-1615), seigneur des Allymes, à Ambérieu-en-Bugey est né en Faucigny, à Bonneville. Ce fut un très grand personnage, ami de Charles-Emmanuel 1er. Négociateur en 1601 du traité de Lyon qui céda la Bresse et le Bugey à la France, il fut désapprouvé par son prince qui ne pardonna pas au diplomate sa capitulation. Dès lors, Lucinge, qui avait été longtemps ambassadeur à Paris et qui était devenu Français, ne voulut plus servir aucun maître et vécut dans la solitude des Allymes. Longtemps ignoré, Lucinge a été redécouvert depuis 1954, quand Alain Dufour publiait pour la Société de l’Histoire de France le Miroir des Princes ou grands de la France.

Homme de terrain, Lucinge a cherché aussi ce qu’était la Manière de lire l’histoire. C’est le titre de son dernier ouvrage. De la lire et de l’écrire. Le Dialogue du François et du Savoysien, celui-ci plus attaché aux faits, l’autre plus "idéaliste", montre que Lucinge voulait davantage enquérir qu’instruire, selon le modèle de Montaigne. La politique réaliste se situe à mi-chemin de Machiavel, tandis que le catholique s’accorde avec Botéro pénétré de l’esprit de la Contre-Réforme.

ANTOINE FAVRE

Sans nul doute, Antoine Favre a été une grande figure savoyarde. Né en 1557 à Bourg-en-Bresse alors savoyard dans une famille de juristes, il fit son Droit à Turin. Juge- mage à Bourg, il siège dès 1587 au Sénat de Savoie. Le Duc de Nemours lui demande d’exercer à Annecy la présidence du Conseil du Genevois (1597). Il connaît François de Sales depuis longemps. La première lettre qui a été conservée de sa correspondance avec le jeune François date de 1593. En 1610, Favre était président du Sénat de Savoie.

En 1618, il accompagnait à Paris, avec François de Sales, le Cardinal Maurice de Savoie venu demander la main de Christine pour le Prince de Piémont, le futur Victor-Amédée 1er. Il mourut à Chambéry en 1624. Il fut le père de René de Valbonne, auteur du Bien public (Annecy, 1646), de Vaugelas, d’Antoine, doyen de la Sainte-Chapelle de Chambéry, de Jacqueline, mère du couvent de la Visitation de cette ville.

Favre fut célèbre comme jurisconsulte. Le Codex Fabrianus a été longtemps une œuvre connue de jurisprudence. Il fut un grand personnage de la politique ducale. On sait moins qu’il fut écrivain et c’est dommage. Il est l’auteur d’une tragédie en cinq actes et en vers Les Gordians et Maximins ou l’Ambition publiée en 1589. Elle n’est pas sans rapport avec la politique ducale : Favre défend vigoureusement les intérêts de sa patrie, mais aussi le droit face à la force, en s’opposant à Machiavel, comme le fait Botero, la même année, dans son livre célèbre de la Ragione di stato.

L’auteur se plait à une certaine esthétique de l’horreur : c’était dans la mode du temps. L’alexandrin souvent bien rythmé ou frappé se plie aux ressources d’une rhétorique des figures assez visible, qui explique par la volonté d’agir fortement sur le lecteur.

On lira peut-être plus volontiers les Entretiens spirituels publiés à Turin en 1601, puis à Paris en 1602. Ils sont formés d’une "centurie" de quatrains et de trois "centuries" de sonnets dont la première datait de 1595 : Centurie première de sonnets spirituels de l’Amour divin et de la pénitence et était dédiée à François de Sales. Il est intéressant de relever que, sans s’attribuer le style de l’ouvrage, celui-ci estimait qu’il était aussi bien le sien que celui de Favre (lettre de mai 1595). Ces Entretiens font partie de cette poésie religieuse et méditative tellement en vogue en France à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Favre y apparaît comme un poète authentique de la Contre-Réforme. Soucieux d’un art efficace, il vise à convaincre par un raisonnement parfois subtil, mais soutenu, une combinatoire significative des mots ou des sonorités. "Le temps n’est qu’un instant qui toujours se change", dit-il, et donc :

… si le temps plus long n’est autre qu’un instant,
A quoy vous sert, mortels, de vouloir vivre tant,
Sinon pour un instant allonger votre vie ?…
Dieu seul pour vous sauver d’un seul instant vous prie (ne vous demande qu’un instant).

D’autre part, les images sont parfois très réalistes, visant à créer un choc violent :

Toy qui n’es que péché, que puanteur, qu’ordure
L’antithèse n’en devient que plus significative :
Croupiras-tu toujours en ceste terre basse,
Ame, qui tant te plais de vivre en liberté ?

ALPHONSE DELBENE

Alphonse Delbene (1540-1608) a été membre éminent de la Florimontane. Il était né à Lyon, descendant d’une famille noble de Florence émigrée en France au début du XVIe siècle. Ami de Ronsard qui lui dédia son Art poétique, il le fut de Favre et de François de Sales qui l’a qualifié de "très savant" (lettre du 24 juillet 1594). Il devint abbé commendataire d’Hautecombe en 1550, sénateur en 1574, historiographe, et Conseiller d’Etat. Il fut sacré évêque d’Albi à Hautecombe en 1589. Accusé d’avoir trahi la confiance du duc, il se réconcilia avec lui, mais quitta la Savoie après avoir, vers 1600, échangé son abbaye contre celle de Mézières en Bourgogne. Il mourut à Albi où il fut inhumé. Outre des œuvres d’érudition, pour une part consacrées à la Savoie, il écrit une Amadéide en terza rima, à la manière de Dante. Il raconte l’expédition d’Amédée VI contre les Turcs en 1366. Il n’a laissé que le premier chant de cette "épopée" qui est un excellent exercice d’école.

JACQUES BERTRAND

Dans la Savoye, Jacques Peletier nomme d’éminents personnages de Maurienne, Baptendier, Pierre Rapin, juge corrier, c’est-à-dire juge du duc et de l’évêque, Bibal, médecin, Mgr Lambert, fondateur du célèbre collège qui porta son nom. Le médecin, Jacques Bertrand (1545-1636) en fut le premier recteur. Il est l’auteur de la Divine Vierge du Charmaix, Diva Virgo Charmensis (1623) un long poème écrit dans un latin élégant, où les récits, voire l’autobiographie sont entrecoupés de prières et qui a son origine dans la guérison de son fils.

PIERRE-JACQUES FODERE

Pierre-Jacques Fodéré était un Mauriennais de Bessans qui appartenait aux Franciscains de l’Etroite Observance. Il avait été novice à Myans. C’est lui qui donna le récit de l’éboulement du Granier qui devint, en quelque sorte, exemplaire. Cette relation se trouve dans la Narration historique et topographique des couvents de l’ordre de Saint-François et monastères de Sainte Claire érigés en la province anciennement appelée de Bourgogne (1619). Le livre ne manque pas de saveur ni de plaisir, mais souvent d’esprit critique, moins toutefois que celui de Jean-Louis Rochex qui, sur la Gloire de l’abbaye de la Novalaise, publiera en 1670 bien des fantaisies, comme d’ailleurs sur la ville de Chambéry et sur la Savoie, dans le discours imprimé à la suite de cet ouvrage.

Fodéré était docteur en Sorbonne et prédicateur recherché, tant en France qu’en Savoie. Curieusement, on ne voit pas paraître son nom parmi les nombreux correspondants de François de Sales.

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