La Savoie au Moyen-Age, 1032-1536
Auteur : Guido CASTELNUOVO - Niveau de lecture : Tous publics

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L’essor de la Principauté

A.) Des comtes alpins (XIe-Xiie siècle)

Entre la fin du XIIe et les dernières décennies du XIIIe siècle, les comtes de Maurienne-Savoie accroissent progressivement leurs domaines.

La première étape, c’est un contrôle accru sur les vallées et les cols alpins.

Le deuxième palier c’est l’expansion géo-politique du XIIe siècle en direction des plaines péri-alpines (piémontaises, bressanes, vaudoises).

La dernière phase, c’est le renforcement politique de la principauté : les seigneurs locaux se transforment en fidèles vassaux des comtes de Savoie.

A/.1.- La Savoie et Humbert, dit "aux Blanches Mains"

A l’aube du nouveau millénaire, la Savoie fait partie du royaume indépendant de Bourgogne régi par la dynastie des Rodolphiens. Son dernier roi, Rodolphe III, meurt en 1032 sans héritiers directs.

Les sources dont nous disposons, d’origine royale et épiscopale, montrent une société dont les institutions sont encore proches de leurs ancêtres carolingiennes.

- Au centre, le roi, sa cour itinérante et ses biens fonciers, appelés fiscs.

- Sur le terrain, une série de circonscriptions, les comtés, où s’activent des agents royaux, les comtes, mais où agissent aussi les évêques, souvent nommés par ce même roi et choisis parmi ses parents.

Or, durant les années de gouvernement de Rodolphe III, les élites aristocratiques du royaume de Bourgogne ont tendance à s’ancrer dans un territoire précis. Les historiens peuvent poser les jalons des futures généalogies des puissants régionaux. Il est vrai que les ancrages locaux de ces aristocrates sont encore partiels ; leur existence met toutefois en danger l’autorité d’un roi qui risque de ne plus apparaître tel un souverain redoutable et sacré mais comme un simple arbitre politique.

Ainsi Rodolphe III, prenant comme modèle les institutions mises en place en Germanie par les empereurs ottoniens renforce les pouvoirs politiques de ses évêques. Ce sont des prélats actifs au coeur même du royaume, entre le Jura et les Alpes. Entre 996 et 1023, les évêques de Sion et de Lausanne, ainsi que les archevêques de Tarentaise et de Vienne, reçoivent des mains du roi de larges pouvoirs sur leurs comtés respectifs.

Malgré la très mauvaise presse que cette politique a longtemps eu dans l’historiographie, force est d’y reconnaître une véritable stratégie de conservation et de protection royales. Le roi nomme les évêques ; ceux-ci sont bien souvent ses alliés voire ses parents. Rodolphe s’efforce ainsi d’évincer du pouvoir les puissants laïques qu’il craint de ne plus dominer.

Dans ce contexte apparaît, aux environs de l’an mil, un personnage aussi nouveau que puissant dans l’entourage royal, le comte Humbert. L’historiographie savoyarde de la fin du Moyen Age l’a affublé du surnom légendaire et anachronique de "Blanches-Mains".

Humbert est, tout d’abord, un personnage nouveau. Quelles que soient les tentatives des historiens de lui trouver des ancêtres aussi illustres que ses futurs descendants, rien n’y fait, cet Humbert ne semble pas avoir de passé.

En fait, la question doit être posée autrement. Humbert a, bien un passé, mais il ne s’agit ni d’un passé localisé, ni d’un passé connu. Selon un modèle très carolingien, il doit sa réussite essentiellement à son roi, à un roi qu’il conseille et qu’il sert (il est comte), un roi à qui il a même réussi en 1011 à faire épouser en secondes noces une proche parente, Ermengarde. Pour Humbert, la faveur royale compte plus qu’une ascendance familiale et territoriale. Cette dernière demeure obscure ; elle fut peut-être viennoise, ou bourguignonne ou encore genevoise. Au fond, peu importe : c’est sa proximité avec le roi qui compte vraiment, c’est bien cela qui explique son apparente absence de passé.

Ce comte Humbert apparaît comme le prototype même du nouveau puissant, car, puissant, il l’est sans l’ombre d’un doute. Bénéficiaire direct ou indirect de maintes libéralités royales, Humbert est aussi parent de divers évêques ; il acquiert ainsi de nombreux biens dans plusieurs comtés situés entre le Rhône et les Alpes.

Alors, ce nouveau puissant, cet Humbert comte rodolphien actif de Belley au Viennois et à Saint-Maurice, d’Aoste à la Maurienne, est-il un comte de Savoie? En vérité, rien ne le prouve. Jamais un quelconque document ne spécifie la portée géographique de son titre comtal. Jamais, il n’est dit "comte de Savoie " ou "comte en Savoie". Son pouvoir se trouve avant tout dans les liens rapprochés qu’Humbert et ses proches ont noué avec le dernier roi rodolphien.

Quels sont donc les fondements de ce pouvoir?

- Des terres familiales possédées en pleine propriété (les alleux) et disséminées dans plusieurs zones du Royaume, le plus souvent en milieu alpin et péri-alpin

- De nombreuses donations foncières en provenance du roi

- Des activités administratives (comte) qui renforcent sa proximité royale

- Probablement un mariage bien décroché, celui de sa parente, Ermengarde, avec le roi lui-même.

Pourtant, dans les années 1020-1040, la puissance des Humbertiens (comme nous appelons la dynastie formée par Humbert et ses parents - frères, fils, neveux et cousins) manque encore cruellement de cohérence territoriale ; elle reste fondée sur le contrôle de terres, de droits et d’hommes situés dans les régions les plus diverses de l’ancien Royaume.

La nouveauté du XIe siècle est la suivante : les Humbertiens vont essayer de rendre leur géographie seigneuriale la plus cohérente possible. Pourquoi cela? Parce que, tout en ne devenant jamais rois, Humbert et ses successeurs s’affirmeront dans la région comme les nouveaux puissants capables de se tailler le contrôle d’une vaste aire d’influence entre le Rhône et les Alpes.

Au seuil du nouveau millénaire, tout cela ne suffirait pas pour faire d’Humbert l’homme fort des Alpes occidentales, celui qui, après la mort de son roi Rodolphe, en 1032, favorise la prise de pouvoir bourguignonne de l’Empereur Conrad II (il lui ouvre la voie vers les Alpes et l’Italie). Pour ce faire, il faut qu’en sus des terres, des offices et des hommes, les Humbertiens contrôlent un autre rouage politique essentiel : l’Eglise, ses évêchés et ses monastères (-‡ l’Eglise*)

Entre l’an Mil et le milieu du XIIe siècle, le pouvoir politique passe donc des rois aux comtes par le truchement des évêques.

Ces comtes ne deviennent pourtant pas les seuls détenteurs d’un pouvoir régional. Ils doivent, pour l’heure, le partager avec une myriade d’autres seigneurs, laïques et ecclésiastiques.

A/ 2. - Des comtes et d’autres seigneurs

Après la fin du royaume indépendant de Bourgogne en 1032, ses territoires ont des évolutions politiques différentes.

Dans certaines régions, tel le Pays de Vaud, l’autorité politique se morcelle au plus haut point. Elle est alors aux mains de lignages seigneuriaux localisés et concurrents. Toute unité politique régionale est absente.

Au contraire, ailleurs (Genevois, Bugey Combe de Savoie) des familles comtales récupèrent la majorité des pouvoirs, des abbayes et des terres du roi. Ces comtes deviennent de véritables référents politiques régionaux. Leurs dynasties coordonnent les autres seigneurs locaux (de "très nombreux nobles" se tiennent, par exemple, au côtés du comte Humbert lors d’une donation à l’abbaye de Savigny).

Dans ces régions "comtales", les Humbertiens, les comtes de Genève ou les Guigonides (futurs comtes d’Albon et Dauphins du Viennois), contrôlent leurs aristocraties. Des entourages comtaux se développent, constitués de seigneurs locaux (les Féternes ou les La Chambre auprès des Savoie). Certains lignages reçoivent même d’anciens titres administratifs carolingiens, tel celui de vicomte (Miolans-La Chambre en Maurienne ; Baratonia en Vallée de Suse). Ailleurs, les comtes s’accordent avec les évêques en vue d’un partage de leurs pouvoirs respectifs. Ce fut le cas en vallée d’Aoste entre l’évêque, le comte de Savoie et les vicomtes d’Aoste, futurs Challant, les plus prestigieux seigneurs de la région (1190)..

Dans ces régions à " trois vitesses" (rois-comtes-seigneurs) se développent, en parallèle, les liens féodaux. De nombreux seigneurs prêtent hommage au comte en recevant de celui-ci des terres, des hommes et d’autres droits en fief.

Cet essor n’est pas présent dans les régions "à deux vitesses" (rois-seigneurs) ; les différents seigneurs indépendants y demeurent en concurrence pendant tout le XIIe siècle.

Du XIe au XIIe siècle, les Humbertiens renforcent leurs pouvoirs dans une géographie alpine qui se précise. Ils sont maîtres de la région de Belley, puissants en Viennois et en Maurienne ainsi que protecteurs du bas-Valais en tant qu’abbés de Saint-Maurice. En outre, ils développent des liens transalpins après le mariage d’Odon, fils de Humbert, avec l’héritière des marquis Arduinides de Turin, en 1046 : en quelques décennies la Vallée de Suse tombe sous leur coupe ; en outre, au XIIe siècle, ils sont très actifs en vallée d’Aoste et en Chablais.

Ne nous étonnons pas, alors, de voir vocabulaire politique des Humbertiens changer en conséquence : ils ne seront plus de simples comtes, mais des comtes de Maurienne et des marquis en Italie. Ils s’apprêtent à devenir les maîtres d’une véritable seigneurie régionale, un ensemble géo-politique que nous appelons principauté. Ils seront comtes de Savoie, d’une Savoie politique qui constitue dès lors le coeur même de leur domination.

C./ -3 - Le comte dans ses terres

Quelles sont les ressources des comtes, d’où tirent-ils reurs revenus?

Grands seigneurs régionaux, les comtes de Savoie, dominent avant tout de très nombreuses terres avec les droits et les hommes qui leur sont attachés. Ils sont les plus importants seigneurs fonciers de la région. Leurs principaux revenus proviennent donc, pendant logntemps, de leurs domaines propres. Il peut d’agir des ressources agraires produites dans leurs domaines, ou bien des redevances, en nature et en argent, que doivent payer les paysans qui y travaillent.

En outre, les comtes sont de grands seigneurs de ban. A partir de leurs nombreux châteaux, ils dominent des terroirs cohérents. Tous leurs habitants, ecxeptés les clercs, les chevaliers et les autres nobles seigneurs, doivent verser au comte des redevances en échange de la protection assurée par son château et ses chevaliers.

A partir du XIIe siècle, les comtes concèdent toujours plus de terres en fief aux seigneurs locaux qui deviennent leurs vassaux. Ces inféodations peuvent se payer, comme c’est le cas dans le Pays de Vaud du XIIIe siècle.

La domination politique concerne aussi les communautés de paysans et de bourgeois. Celles-ci reçoivent des privilèges qu’il leur faut payer en monnaie sonnante et trébuchante (mis par écrit, on les appelle des chartes de franchises).

Enfin, le contrôle des vallées, des cluses et des cols alpins procure aux futurs comtes de Savoie des surplus monétaires non négligeables. Ce sont les différentes taxes et redevances perçues sur leurs péages des deux côtés des Alpes (Avigliana, Montmélian, Bard, Pont-de-Beauvoisin).

Les comtes disposent ainsi de ressources variées : foncières et féodales, politiques et économiques. Cela conduit, dès le XIIe siècle, aux prémices d’une administration financière. Il faut, en effet, des spécialistes de la gestion des biens et des droits comtaux.

Tout comme les chevaliers étaient devenus, dès le XIe siècle, les meilleurs atouts de la répression seigneuriales, ainsi, au XIIe siècle, apparaissent des "professionnels" de la gestion du domaine. On les nomme les ministériaux ; en Savoie, le terme le plus utilisé est celui de "métral". Ce sont souvent des paysans, parfois des serfs, qui réussissent une ascension sociale grâce à leurs liens avec le comte. Dès les années 1170, ces métraux (on les trouve aussi dans l’entourage des autres seigneurs) commençent à être chapeautés par des châtelains. Ces derniers ne sont plus des seigneurs indépendants mais bien des officiers du comte. Les débuts de l’administration savoyarde se mettent en place.

Où situer le centre de cette administration? Les Savoie ont besoin d’une capitale, ils vont la créer de toutes pièces.

B./ L’expansion du XIIIe siècle

Entre la fin du XIIe et les dernières décennies du XIIIe siècle, les comtes de Maurienne-Savoie accroissent progressivement leurs domaines.

La première étape, c’est un contrôle accru sur les vallées et les cols alpins.

Le deuxième palier c’est l’expansion géo-politique du XIIe siècle en direction des plaines péri-alpines (piémontaises, bressanes, vaudoises).

La dernière phase, c’est le renforcement politique de la principauté : les seigneurs locaux se transforment en fidèles vassaux des comtes de Savoie.

B./ 1. - "Portiers des Alpes"

Dès le IXe siècle, le royaume de Bourgogne apparaît, vu d’ailleurs, comme un royaume alpin par excellence. Un chroniqueur germanique écrit que Rodolphe Ier avait réussi à repousser de nombreuses attaques en se réfugiant "dans des lieux très sûrs ... peuplés de bouquetins". A la fin du Xe siècle, le roi anglo-danois Knut le Grand enverra une missive à Rodolphe III en lui demandant une sorte de sauf-conduit alpin pour son pélerinage romain.

Les premiers comtes humbertiens, héritiers des pouvoirs royaux, s’efforcent de maintenir, pendant tout le XIe siècle, cette caractéristique. Ils se veulent protecteurs des Alpes occidentales, du Montcenis au Petit-Saint-Bernard, de la vallée d’Aoste à Saint-Maurice.

De ce point de vue, une étape fondamentale est franchie après 1046. Le mariage du comte Odon avec Adélaïde, héritière des comtes-marquis Arduinides de Turin, amène les Humbertiens à s’ancrer, surtout à partir du XIIe siècle, en vallée de Suse.

L’emprise savoyarde sur les vallées alpines, sur leurs cols et sur leurs cluses, est assurée par la mise en place d’importants péages à l’embouchure des vallées de montagne : à Chillon (sur la route qui du Jura rejoint le Grand Saint-Bernard) ; à Montmélian et à Aiguebelle (sur la voie qui de l’Isère mène à la Maurienne) ; à Avigliana (en direction de la plaine du Pô).

Dans le courant du XIIe siècle, les Humbertiens modifient en leur faveur le paysage routier des Alpes occidentales. Les routes qui portent aux deux cols les mieux contrôlés par la famille, le Grand Saint-Bernard et le Montcenis, assurent leur suprématie commerciale et militaire par rapport aux autres voies de passage alpines.

Dès lors, dans le jeu politique et économique européen, les Humbertiens apparaissent à tous, Papes et Empereurs, moines, pélerins et grands marchands, comme de véritables "portiers des Alpes" ; des portiers nouveaux pour des Alpes "nouvelles". Mais les comtes de Maurienne-Savoie ne se contentent pas de gérer les flux des passages alpins, d’où une volonté d’expansion vers la plaine, au nord comme au sud.

B/ 2. - Du Léman au Piémont

En 1207 un diplôme de l’Empereur Philippe de Souabe trace les grandes directrices de la future expansion savoyarde. Le roi allemand concède en fief au comte Thomas les bourgs de Chieri (grande place marchande près de Turin) et de Moudon (chef-lieu du Pays de Vaud). Du Nord au Sud, les axes de l’expansion savoyarde sont les mêmes : vers les plaines, dans les villes ou dans les bourgs. Il est vrai que, pour l’heure, la concession impériale est purement théorique, mais les comtes savoyards s’évertueront de la rendre pratique avant la fin du siècle.

Entre 1240 et 1260 Pierre de Savoie, frère cadet du comte, installe le pouvoir savoyard au nord du Léman, par le biais d’accords féodaux et grâce à la mise en place d’un réseau de châteaux comtaux. Entre-temps, en 1232, le comte Thomas Ier avait acquis le bourg même de Chambéry auquel il avait immédiatement concédé une charte de franchise, riche en privilèges économiques et fiscaux. Enfin, en 1280, Thomas III réussit à imposer définitivement la tutelle savoyarde sur la commune de Turin ; dans le même temps, l’avancée savoyarde en Bresse se fait toujours plus pressante.

Le XIIIe siècle voit l’aire d’influence savoyarde se stabiliser sur les deux versants alpins. Ce sont les premiers pas de la principauté de Savoie. Les Humbertiens, qui se nomment à présent "comtes de Savoie", consolident leur suprématie politique et développent un contrôle féodal sur les autres seigneurs en passe de devenir leurs propres vassaux.

B./ 3. - Les seigneurs deviennent des fidèles

Les princes savoyards utilisent dès le XIIe siècle les liens féodaux et les hommages vassaliques pour assurer leur emprise sur le terrain et leur autorité sur tout autre seigneur.

Cette facette de leur pouvoir se montre au mieux dans le Pays de Vaud du XIIIe siècle, La "conquête" savoyarde de cette région au nord du Léman (divisée en plusieurs seigneuries concurrentes) s’accomplit non pas au gré de victoires militaires mais bien grâce une longue campagne d’hommages. Cette campagne couvre au moins vignt ans, entre 1240 et 1260 ; elle est organisée par Pierre II, le futur "petit Charlemagne" de l’historiographie vaudoise. En quelques décennies presque tous les grands seigneurs vaudois prêtent hommage aux Savoie. Ces puissants concèdent à Pierre leurs seigneuries jusqu’alors possédées en pleine propriété (les alleux). Pierre les remercie, très souvent il les paye aussi, puis leur rend leurs biens, cette fois en fief.

Par ces échanges, que les historiens appellent fiefs de reprise, les seigneurs maintiennent le contrôle pratique de leurs terres tandis que les princes de Savoie assurent leur suprématie politique et institutionnelle sur la région.

Ces mêmes liens féodo-vassaliques sont utilisés par les comtes de Savoie pour résoudre des problèmes dynastiques et d’héritage au sein de leur propre famille. Dans les dernières décennies du XIIIe siècle les comtes concèdent de vastes domaines à leurs cadets en contrepartie de l’hommage vassalique et du serment féodal. Le modèle, ici, vient de France et des divers territoires concédés par les rois capétiens à leurs puinés. Ces seigneuries gérées par une branche cadette de la dynastie régnante sont appelées des apanages.

Dans les terres savoyardes, deux sont les apanages les plus importants, à partir des années 128é-1290.

- La Baronnie de Vaud, qui ne sera récupérée par les comtes de Savoie qu’en 1359

- Le Piémont savoyard (exceptée la vallée de Suse ; capitale Pignerol en non Turin). Ces terres demeurent jusqu’en 1418 sous la tutelle d’une branche cadette : les princes de Savoie-Achaïe.

Les institutions féodales ont donc été utilisées par les comtes de Savoie pour unifier leur principauté et renforcer leurs pouvoirs alpins.

En vérité, et forts d’une assise aussi bien foncière que féodale et administrative, les Savoie vont continuer, pendant le bas Moyen Age, à étendre leur zone d’influence tout en s’efforçant de rendre leur principauté toujours plus cohérente d’un point de vue géographique.

C.) Du comté au duché (XIVe-XVe siècle)

Les deux derniers siècles du Moyen Age sont une période d’épanouissement pour une principauté qui engrange d’autres territoires en son sein, du Faucigny au comté de Genève, de Nice à Verceil.

Les comtes, devenus ducs en 1416, jouent un rôle non négligeable dans la politique militaire et religieuse de l’Occident des XIVe et XVe siècles. La guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre leur laisse les "coudées franches", tandis que le prestige acquis par le comte-duc Amédée VIII fera de lui un Pape, nommé par le concile de Bâle en 1439.

Toutefois, la seconde moitié du XVe siècle sera aussi une période des désordres internes et d’affaiblissements diplomatiques qui risquèrent de faire disparaître à tout jamais la principauté savoyarde en tant que protagoniste politique autonome.

C./ 1-. - Savoie et Dauphiné

Du XIIIe au milieu du XIVe siècle, la Savoie n’est pas la seule principauté des Alpes occidentales. Il y a aussi :

- le comté de Genève (capitale Annecy et non Genève, contrôlée par ses évêques et ses élites urbaines) ;

- les terres des Dauphins du Viennois (anciens comtes d’Albon) à quelques kilomètres à peine de Chambéry et de Montmélian.

Du point de vue politico-diplomatique, les années 1200-1340 sont celles du conflit entre Savoie et Dauphins. Pendant longtemps aucun des deux belligérants n’arrive à défaire son adversaire ; à une victoire dauphinoise (Varey, 1325) succède une revanche savoyarde (Montoux, 1332), et vice-versa.

Au milieu du XIVe siècle, la situation évolue rapidement. Entre 1343 et 1349, le Dauphin Humbert II vend sa principauté au roi de France. Les historiens d’aujourd’hui appellent cela le "transport" du Dauphiné à la France. Les princes de Savoie ne luttent plus contre un adversaire à leur mesure : une autre principauté alpine, elle aussi maîtresse d’un col (le Montgenièvre) et présente sur le versant méridional des Alpes (vallées vaudoises ; Bardonèche). Le rival est désormais tout autre, et tellement plus puissant! Ce sont le roi français et son fils ainé, le futur Dauphin de France. Une solution s’impose. Grâce aussi à une éclatante victoire savoyarde (Les Abrets, 1354), les négociations aboutissent. En 1359, le traité de Paris met fin au long conflit delfino-savoyard.

Les clauses principales du traité montrent les progrès de l’idéologie princière : les deux camps partagent une même intérêt pour la cohérence territoriale de leurs Etats naissants

Le but du traité est de d’établir un statu quo permanent. La solution est innovante : le Dauphiné français et la Savoie princière mettent sur pied en échange de terres de grande envergure. Les Savoyards cèdent aux Valois leurs biens en Viennois, parmi lesquels des terres qu’ils contrôlaient depuis des siècles. En contrepartie, Amédée VI reçoit le Faucigny (dauphinois à partir du XIIIe siècle) : la Combe de Savoie est ainsi mieux reliée au Chablais.

Ce même objectif, le renforcement de la cohésion géo-politique de la principauté, sous-tend presque toutes les autres opérations politico-militaires des princes savoyards :

- rachat de la baronnie de Vaud en 1359

- mise au pas des autonomies des évêque (Tarentaise, Maurienne, Lausanne)

- acquisition du comté du Genevois (1402-1420)

- récupération, à la mort du dernier Savoie-Achaïe en 1418, de l’apanage piémontais.

- conquête de Verceil (1427).

Bref, entre le milieu du XIVe et la troisième décennie du XVe siècle, le comté de Savoie a définitivement acquis le profil d’une principauté régionale. De leurs Alpes, les Savoie ont atteint les plaines ; ils voient la mer (dédition de Nice, 1388) ; ils contrôlent (Lausanne, Turin, Nice) ou encerclent (Genève, Sion) les villes. L’empereur lui-même ne n’y trompe pas : en 1416 il érige en 1416 l’ancien comté en nouveau duché sous la houlette de son prestigieux prince, Amédée VIII.

C./ 2. - Amédée VIII, protagoniste de la politique européenne au XVe siècle

Le long règne d’Amédée VIII s’échelonne de 1391 à 1451. Accédant au comté encore mineur suite au décès improviste de son père, Amédée gouverne d’abord sous la tutelle de sa grand-mère Bonne de Bourbon. La Savoie risque d’entrer de plein pied dans l’aire d’influence des princes français (Bourbon, Bourgogne). Toutefois, à partir de 1398, Amédée prend les rênes du gouvernement et contribue à asseoir le prestige de sa dynastie et de sa principauté.

Son activité diplomatique fait d’Amédée un véritable homme d’état européen. Il est un arbitre écouté dans les démélés de la guerre de Cent Ans ; il renforce la place de sa principauté au sein de l’Empire romain (en 1416 l’Empereur Sigismond le fait duc) ; il accepte la tiare pontificale offerte, en 1439, par les Pères du concile de Bâle (sous le nom de Félix V).

En vérité, ses plus grandes réussites, ainsi que ses échecs les plus cuisants; concernent le gouvernement de sa principauté.

Du côté des réussites nous trouvons :

- la poursuite de l’expansion territoriale (Genevois, Piémont)

- les acquis institutionnels et administratifs (par exemple les Statuts ducaux de 1430)

- la splendeur de la cour de Savoie, très proche des fastes de la cour bourguignonne.

Du côté des échecs, il y a d’abord la question de Genève, une ville dans laquelle Amédée réside souvent sans toutefois réussir à l’intégrer durablement dans ses Etats. Le problème genevois aura des répercussions jusqu’en pleine époque moderne.

L’autre grand échec est une conséquence des déséquilibres politiques liés à la réussite de l’expansion savoyarde. Il est vrai qu’Amédée VIII cède formellement son duché à son fils Louis dès 1434, lors de sa retraite comme ermite à Ripaille. Et pourtant, même en tant que (anti)pape, Amédée continue jusqu’à sa mort à diriger le nord des Etats de Savoie ; son fils, lui, s’installe au sud des Alpes, à Turin, dans le but de favoriser l’expansion italienne de la principauté.

Craignant la force, financière et militaire, des principautés italiennes, et tout particulièrement du duché de Milan, Amédée tente de dissuader le nouveau duc d’entrer en guerre contre les Milanais. Il écrit d’ailleurs de nombreuses lettres à son fils en lui implorant d’éviter l’affrontement. Peine perdue : les armés savoyardes tentent bel et bien de prendre le Milanais (campagnes de 1448-9). La déroute est complète. Moins nombreuses et moins bien payées, les troupes savoyardes s’écroulent au-devant des mercenaires italiens (les meilleurs professionnels de la guerre de ce milieu du XVe siècle).

Cette défaite militaire, qui bloque pour des siècles toute aventure italienne des Savoie, en annonce d’autres, bien plus graves, qui trouvent leurs raisons d’être dans les limites mêmes de la réussite princière des Savoie.

Depuis quelques siècles la dynastie savoyarde avait certes frayé son chemin parmi l’élite princière européenne. Les mariages des comtes et de leurs filles l’attestent bien. Déjà au XIIIe siècle, Béatrice de Savoie, fille et soeur de comtes, est chantée par Dante dans sa Divine Comédie (Paradis, VI) : "elle eut quatre filles et chacune fut une reine" (en France, en Germanie, en Sicile et en Angleterre).

Il est vrai encore qu’au XIIIe siècle, les Savoyards, emmenés par Pierre de Savoie et par son frère archevêque de Cantorbéry, représentent une puissante faction aristocratique en Angleterre. Ils nouent ainsi des liens durables entre les Alpes et les îles britanniques.

Il est vrai enfin que, du XIIIe au XVe siècle, la principauté savoyarde s’est pourvue d’institutions législatives, judiciaires et administratives équivalentes à celles des autres principautés et royaumes d’Occident. Elle a aussi réussi une véritable percée politico-militaire dans les régions alpines.

Tous ces acquis se suffisent pourtant pas à faire de la Savoie une puissance européenne stable et influente. Le désastre milanais est là pour le rappeler. Au devant d’adversaires plus riches et mieux organisés, toute la supposée splendeur savoyarde risque de s’affaisser en un clin d’oeil.

Or, au milieu du XVe siècle, la guerre de Cent Ans se termine sur une victoire française, et le puissant voisin occidental peut commencer à s’intéresser à nouveau à ses marges alpines. Voilà alors pourquoi et comment la seconde moitié du XVe siècle va se révéler une période très difficile pour le nouveau duché savoyard.

C./ -3. - Le royaume de France, un voisin incommode

Enfin sorties de la guerre de Cent Ans, France et Bourgogne se tournent bien vite vers la Savoie, ce voisin en essor. L’occasion leur est donnée par les conflits de faction qui voient le jour à la cour savoyarde dans les années 1440. D’un côté il y a les proches, les favoris, d’Anne de Chypre, épouse du duc Louis, tel le remuant François de Compeys appuyé par de nombreux officiers ducaux. L’autre parti est constitué par la fine fleur de l’aristocratie (savoyarde, genevoise, bressanne), des Menthon aux Challant, des Varembon aux La Baume. Ces querelles prennent un tour violent après que les nobles ligueurs eurent blessé François de Compeys. La mort, en 1451, d’Amédée VIII précipite les évènements. Louis, fort de son pouvoir, décide de bannir tous les seigneurs ligueurs. Or, ces derniers se réfugient aussitôt qui à la cour de France qui auprès du duc de Bourgogne.

Les liens internationaux de la grande aristocratie européenne mettent en difficulté le jeune duc. Les conjurés demandent à leurs nouveaux protecteurs d’intervenir en leur faveur, pour que leurs terres et leurs offices leur soient rendus au plus vite. Le vent de la diplomatie et de la guerre a tourné et le roi de France oblige, dès l’année suivante, le duc de Savoie à réintégrer tous les bannis dans leurs droits. Il en résulte même un accord officiel (traité de Cleppié, 1452). L’ingérence française et bourguignonne en Savoie se montre alors au grand jour.

Au cours des décennies suivantes, le cadre politique ne cesse s’empirer.

C’est d’abord la périlleuse politique de neutralité que mènent les ducs pendant les guerres de Bourgogne. D’une part, ils sont tiralliés entre leurs parents et alliés français et bourguignons ; d’autre part ils se préoccupent de la montée en puissance des villes suisses et des cantons confédérés.

Ce sont ensuite les difficultés dynastiques et d’héritage qui multiplient les apanages internes à la principauté (Genevois, Bresse, comté de Romont).

C’est enfin l’équilibre toujours plus difficile entre le vieux centre savoyard et les nouvelles velléités d’ancrage piémontaises. Turin devient une véritable capitale, pourvue de la seule université princière, de tous les appareils de gouvernement (dès lors dédoublés), ainsi que d’une démographie plus dynamique que celle de Chambéry.

Tous les éléments, internes et externes, d’une crise politique et dynastique sont réunis. Entre 1460 et 1530, ils vont croître et se multiplier, qu’il s’agisse de l’infériorité militaire face à la France et au-devant des cantons suisses, ou bien des premières percées du protestantisme, à Genève et ailleurs. Voilà qui sonne le glas des structures médiévales de la principauté savoyarde. Cette principauté n’est, somme tout, jamais entièrement réussie.

Après 1536, le duché de Savoie doit sa renaissance à la conjoncture politique ; ses fondements seront différents de ceux bâtis par ses princes pendant près de trois siècles.

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