La Savoie au Moyen-Age, 1032-1536
Auteur : Guido CASTELNUOVO - Niveau de lecture : Tous publics

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L’Eglise et le Château

Aux XIe et XIIe siècle, l’autorité politique se définit avant tout comme un pouvoir localisé, sur les terres et sur leurs hommes.

D’où le nombre crossiant des centres politiques, les seigneuries, qu’elles soient laïques ou ecclésiastiques.

A partir du début du XIIe siècle, les effets sur le terrain de la réforme religieuse romaine vont accroître la distance qui sépare les pouvoirs laïques des autorités ecclésiastiques, remettant en question l’alliance rapprochée entre les puissants laïques et les élites de l’Eglise.

A.- Les grands centres religieux, XI-XIIe siècle

Aux environs de l’an Mil, l’Eglise joue un rôle fondamental, pour des raisons tout autant religieuses (christianisation, contrôle social et des mentalités) que politiques.

D’une part, les évêchés fonctionnent comme autant de relais royaux ; certains de leurs chefs deviennent de véritables officiers du roi et même ses comtes.

D’autre part, le plus prestigieux des monastères alpins, celui de Saint-Maurice d’Agaune, est le centre de la mémoire politique et familiale des rois bourguignons.

Mais il n’y a pas que Saint-Maurice. Au Xe siècle, d’autres monastères sont fondés entre le Jura et les Alpes. Il s’agit de fondations royales de type presque familial : Romainmôtier est fondé par la soeur de Rodolphe Ier ; Payerne par une autre Adélaide, l’impératrice fille du roi Rodolphe II. Ces monastères sont les centres religieux et politiques, familiaux et culturels du Royaume. Ils dépendent d’abbayes prestigieuses externes à nos régions : Romainmôtier et Payerne deviennent au Xe siècle deux prieurés de la grande abbaye de Cluny.

Que va-t-il arriver après 1032, quand il y n’aura plus de roi prêt à s’investir, dans l’attente d’une légitimation idéologique et religieuse, dans le contrôle et la défense de ces évêchés et monastères, véritables joyaux de la couronne?

Entre 1020 et 1040, les évêchés de Belley et d’Aoste furent tenus par deux frères d’Humbert ; une génération plus tard, Aymon, fils d’ Humbert, est élu évêque de Sion ; un fils, Burchard, succède à son oncle comme évêque d’Aoste. En parallèle, le symbole même de l’autorité religieuse royale, le monastère de Saint-Maurice, passe sous la coupe des Humbertiens, censés protéger et, de fait, contrôler l’abbaye.

Dans les stratégies politiques d’Humbert et de ses proches, le contrôle des relais religieux du pouvoir est un aspect essentiel. Or, dans le courant du XIe siècle, le contexte politique et institutionnel se modifie.

Après 1032-1040, le royaume bourguignon est intégré dans un Empire à dominance germanique. Pourtant les Empereurs n’interviennent que rarement entre le Jura et les Alpes ; ils sont par des enjeux bien plus importants : la Germanie, l’Italie, la Papauté. Entre-temps, dans nos régions comme ailleurs en Europe, le pouvoir se fragmente et se démultiplie ; il devient régional, voire même local.

Remarquons deux aspects essentiels de ce contexte.

- L’importance politique des protagonistes religieux. Evêchés et monastères ne sont plus chose du roi, ils sont liés aux seigneurs, surtout aux puissants comtes descendant des anciennes familles d’officiers royaux (Humbertiens, comtes de Genève). D’où l’importance, pour Humbert et les siens, des évêchés de Belley et d’Aoste, ainsi que de l’abbaye de Saint-Maurice.

- L’évolution monastique entre XIe et XIIe siècle. Cette évolution va dans le même sens que les transformations politiques : elle révèle une multiplication de fondations monastiques toujours plus localisées.

Aux Xe-XIe siècles, les monastères sont encore assez rares. Ce sont des fondations royales, puis comtales (comtes Humbertiens, comtes de Genève) qui dépendent le plus souvent d’abbayes prestigieuses, Cluny ou Saint-Michel de la Cluse (prieuré de Chamonix).

Dans la seconde moitié du XIe siècle, une première vague de nouvelles fondations amène une double ouverture.

- Une ouverture religieuse liée à l’apparition d’ordres monastiques nouveaux : cisterciens, chartreux (la Grande Chartreuse fut fondée en 1084), chanoines prémontrés.

- Une ouverture sociale qui amène les plus importants seigneurs régionaux à fonder, eux aussi, des monastères : les Allinges à Aulps, les Féternes à Abondance, les Faucigny à Chamonix, les Chevron à Tamié.

Dès le milieu du XIIe siècle, une seconde vague de fondations renforce encore le réseau territorial des monastères alpins ; les protagonistes sont à présent les seigneurs et les chevaliers locaux qui reproduisent au niveau religieux la tendance générale à la localisation des centres du pouvoir.

Entre l’an Mil et le milieu du XIIe siècle, le pouvoir politique passe donc des rois aux comtes par le truchement des évêques.

B./. - Seigneuries et châteaux

Pendant les siècles centraux du Moyen Age, la seigneurie représente la cellule de base de tout pouvoir; Son foyer n’est autre que le château.

Les documents écrits et les fouilles archéologiques montrent que les châteaux prennent une place décisive dans le paysage géo-politique de nos régions, surtout dès le XIe siècle Il ne s’agit plus de simples réduits défensifs, souvent en bois, relativement faciles a construire et même à déplacer. Ils sont maintenant, et de plus en plus, en pierre. Ils constituent le noyau dur du pouvoir du seigneur, son habitation et le centre de son exploitation. Autour du château, qui les protège et les contrôle, se développent des habitats paysans. Dans nos sources, le mot même de "castrum" ne signifie pas seulement château-forteresse mais bien plutôt château-village. Or, la chronologie de cet essor châtelain se rapproche de la chronologie de l’essor seigneurial. Aux environ de l’an mil, les premiers châteaux sont royaux. Dans les décennies suivantes ces châteaux se multiplient ; ils sont aux mains des comtes et des autres seigneurs. qui s’entourent de spécialistes de la guerre en mesure de les protéger : ce seront leurs chevaliers (milites), souvent leurs vassaux.

Prenons un exemple de ce que seigneurie peut vouloir dire à la fin du XIe siècle. En 1096, un certain Ulric de Cossonay, seigneur vaudois, fait don de l’église locale au prieuré clunisien de Romainmôtier. Ulric rappelle que l’église concédée a été "fondée sur mon alleu, que je possède pacifiquement de mon père et de mes aïeux jusqu’à aujourd’hui". Pour parfaire cette donation, Ulric y ajoute "parmi mes propres biens (...), les dîmes de l’ensemble de la seigneurie qui me sont parvenues, qu’il s’agisse des dîmes de mon propre labeur ou de celui de ma mère, exceptées celles de mes chevaliers qui tiennent un fief de moi ; de plus, je concède l’utilisation des bois (...) ainsi que le droit d’usage sur les eaux de la Venoge qui sont, soit de ma seigneurie, soit de celle de mon beau-frère Conon de Bassins". L’acte est souscrit, entre autres, par des chevaliers du château de Cossonay.

Ce document qui permet de mettre en évidence les principaux caractères du pouvoir seigneurial des XIe et XIIe siècles.

Ce pouvoir apparaît de prime abord comme un pouvoir rural, foncier et localisé. Ulric de Cossonay est une seigneur de la terre ; il contrôle avant tout un patrimoine héréditaire composé d’alleux, de dîmes, voire de fiefs.

Les alleux, ce sont les terres familiales par excellence, détenues en pleine propriété par le lignage.

Les dîmes renvoient au pouvoir exercé sur les établissements religieux situés sur les terres du seigneur. Mais, dans ce texte, les dîmes possèdent aussi d’autres caractéristiques. D’une part, elles peuvent être récentes, il s’agit des "dîmes de mon labeur" ; ce sont alors autant d’indices des défrichements seigneuriaux de l’époque. D’autre part, dîmes et églises peuvent être concédées à des monastères. Ces concessions démontrent la force des liens entre seigneurs et monastères.

En dernier viennent les fiefs. Il peut s’agir être tout autant de biens concédés par le seigneur à ses chevaliers que de terres que le seigneur a lui-même reçues en échange d’un hommage vassalique prêté à plus puissant que lui (seigneur, comte, évêque).

En outre, dès le XIe siècle, qui dit possession foncière et entourage militaire, dit, toujours plus, contrôle d’un territoire cohérent.

C’est la seigneurie territoriale, appelée aussi seigneurie châtelaine ou de ban. En effet, son centre, à la fois militaire et politique, est un château avec sa chapelle familiale et, souvent, son bourg castral. Ce dernier point est un indice important de la transformation de l’habitat : les paysans se rassemblent sous la houlette de leurs seigneurs aux abords du château, des chapelles et de l’église paroissiale.

Ces seigneuries sont appelées aussi seigneuries de ban. A côté des dîmes, des bénéfices et des alleux c’est-à-dire des fondements économiques et fonciers de son pouvoir, le seigneur détient de nombreux droits d’usage, des eaux aux forêts, qui s’accompagnent généralement de droits de contrainte et de justice. Ulric de Cossonay apparaît ainsi comme le seigneur d’un territoire cohérent, centré sur un habitat, son château et son église.

Seigneur territorial, Ulric est loin d’être seul et isolé : il se présente entouré de ses parents et de ses hommes. L’aristocrate du Moyen Age central n’est rien sans sa famille, son lignage soudé et désormais conscient de sa propre mémoire généalogique. À Cossonay nous en voyons les débuts : Ulric est le premier membre connu de la famille des seigneurs du lieu, bien qu’il apparaisse déjà avec épouse et beau-frère. Les hommes du seigneur sont tout aussi importants. Ce sont eux qui l’aident à défendre son château et à imposer son pouvoir local. Les chevaliers d’Ulric sont des agents militaires de la seigneurie qui habitent au château, du moins quelques mois par année, et qui tiennent un fief de lui : ce sont ses vassaux.

Biens fonciers et droits d’origine royale ; contrôle d’un château, d’un bourg, d’une église ; disponibilité en chevaliers et en vassaux ; présence essentielle des liens de parenté organisés en lignage. Voilà ce qui caractérise, en Savoie Propre comme au Pays de Vaud ou ailleurs, les seigneurs, les protagonistes par excellence de l’aristocratie laïque du Moyen Age central.

C./. - Le poids de la Réforme de l’Eglise

Au XIe siècle, le seigneur Ulric ou le comte Humbert, s’appuient sur l’Eglise pour assurer leurs pouvoirs locaux et régionaux : fondations de chapelles, protection de monastères, liens privilégiés avec les évêques et leurs diocèses. En contrepartie, prêtres, moines et évêques, professionnels de la religion et du sacré, prient pour leurs nobles donateurs et intercèdent en leur faveur dans ce monde et dans l’Au-delà.

Cette communion d’intérêts entre les élites ecclésiastiques et les puissants laïques est, encore une fois, un héritage carolingien. Or, ces liens préférentiels ne vont plus être de mise après la réussite de la réforme pontificale de l’Eglise. Par cette réforme, dite grégorienne, l’Eglise se pourvoit d’une structure hiérarchique au sommet de laquelle se trouve le Pape qui domine l’ensemble des évêques. L’Eglise pontificale assume dès lors un rôle politique autonome, qui peut très bien être en porte-à-faux par rapport à l’Empire, aux royaumes ou aux principautés.

Sur le terrain, les conséquences politiques et religieuses de la réforme sont bien réelles.

Tout d’abord, c’en est fini de la main-mise directe des grands sur leurs monastères. Les lignages de seigneurs ne peuvent plus placer leurs membres à la tête de leur fondation (abbés, avoués laïques). La protection seigneuriale sur les monastères ne disparaît pas pour autant, mais elle se est plus complexe et moins assurée.

En outre, le Pape risque de peser toujours plus sur l’élection des évêques. Jusqu’alors, ces derniers avaient été nommés d’abord par les rois, puis par leurs entourages ecclésiastiques locaux réunis en chapitre de chanoines, le chapitre de la cathédrale. Le résultat était presque toujours la nomination d’évêques d’origine locale ou régionale très liés aux élites aristocratiques d’où ils provenaient. Dans les faits, cela signifie qu’à partir du XIIe siècle le seigneur, le comte ou le prince, ne peut plus considérer tous les évêques et leurs chapitres comme autant de relais "naturels" de ses stratégies politiques et religieuses. Ces évêques peuvent devenir les ses concurrents des seigneurs, et ce sur tous les plans. D’où la nécessité d’accords écrits entre les Humbertiens et les évêques alpins (Maureinne, Tarentaise, Lausanne, du XIIe au XIVe siècle).

Mais alors, comment fonctionnait concrètement la domination des comtes humbertiens sur ces Alpes occidentales qui constituaient le coeur même de leur pouvoir?

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