La Savoie au Moyen-Age, 1032-1536
Auteur : Guido CASTELNUOVO - Niveau de lecture : Tous publics

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La noblesse

En Savoie comme ailleurs, les sommets de la hiérarchie sociale et politique sont occupés, pendant tout le Moyen Age, par la noblesse. Mais qu’est-ce donc que cette noblesse?

Dès le XIe siècle, le noble, c’est le seigneur, puis le chevalier. Il gouverne son lignage ; il possède des châteaux et des hommes ; c’est un spécialiste de la guerre ; il épouse un système de valeurs aristocratiques et chevaleresques.

A partir du XIIIe siècle, l’essor du pouvoir princier modifie ce tableau. Les aristocrates commencent à se considérer toujours plus comme des nobles du comte puis du duc. La proximité princière peut faire le noble, comme cela arrive à bien des notables urbains, d’où l’importance, par exemple, des offices et de la cour.

Dès le XIVe siècle, la noblesse tend à se démultiplier : noblesse rurale et noblesse urbaine, nobles seigneurs et nobles officiers.

A. - Noblesse rurale, noblesse de terroir

Aux origines de la noblesse, le sang (la famille, l’héritage), le pouvoir (le château, la seigneurie), l’entregent (les liens avec les princes, les rois et les empereurs : administratifs, féodaux, courtisans).

Du XI au XIIIe siècle, le noble par excellence, c’est le détenteur du pouvoir local. Les documents nous parlent du dominus, du seigneur, bien plus souvent que du nobilis, du noble.

Le noble est donc le seigneur, souvent adoubé chevalier, qui trône en son château accompagné par son lignage (sa parenté sur plusieurs générations, surtout en ligne paternelle) et par ses vassaux-chevaliers.

Le noble est donc, avant tout, le puissant rural. La noblesse ne se définit pas par des critères juridiques (qui serait à même de les définr ?) mais bien par des caractéristiques sociales. La noblesse a aussi un éclat changeant.

- au sommet, les plus puissants parmi les seigneurs laïques. Entre le XIe et le XIIe siècle, ils ont réussi à garder ou à acquérir un titre comtal (Humbertiens futurs comtes de Savoie, comtes du Genevois, d’Albon, de Neuchâtel, de Gruyère). Leur autorité est plus que régionale et ils s’entourent d’autres puissants, leurs vassaux qui sont eux-mêmes considérés comme autant de nobles.

- Juste au dessous, se trouvent les plus grands lignages seigneuriaux de chaque région. Connus dès la fin du XIe siècle, ils sont souvent porteurs d’anciens titres administratifs carolingiens, comme celui de vicomte : les Challant (Vallée d’Aoste) ; les Grandson et les Cossonay (Pays de Vaud) ; les Baratonia (vallée de Suse) ; les Miolans et les La Chambre (Savoie-Maurienne) ; les Allinges, les Féternes et les Blonay (Chablais) ; les Faucigny (Genevois/ Faucigny) ; les Seyssel (Genevois./ Savoie) ; les La Baume (Bresse).

- Suivent les divers seigneurs locaux, détenteurs d’un seul château, souvent vassaux d’un comte, d’un évêque ou d’un seigneur plus puissant. Ils constituent la majorité des aristocrates de ces siècles.

- Viennent encore les chevaliers. Au XIe siècle, ce sont souvent des gardes du château seigneurial ; au XIIe siècle, ils sortent du château, reçoivent des fiefs de leur seigneurs (ce sont alors des chevaliers fieffés) et s’installent sur ces terres ; ils deviennent des coqs de village.

- Ferment la marche, aux confins entre la noblesse et la notabilité rurale, les ministériaux, agents administratifs des seigneurs. Dans le courant du XIIe siècle ces ministériaux réussissent souvent à s’intégrer dans l’univers nobiliaire : appropriation de droits seigneuriaux ; mariages avec des lignages nobles ; acquisition, sur quelques générations, du titre chevaleresque.

Au début du XIIIe la noblesse alpine donc est une noblesse plurielle. Elle possède pourtant certains critères de définition communs. Ce sont les fondements de leurs identité sociale.

- Le pouvoir sur les hommes et sur les terres : tous les seigneurs sont des nobles ; presque tous les chevaliers acquièrent avant la fin du XIIIe siècle des droits seigneuriaux. La plus ancienne noblesse, la noblesse de souche est bien une noblesse rurale.

- Le poids du lignage et de la mémoire familiale : généalogies, surnoms héréditaires, mariages croisés, sceaux familiaux et des armoiries lignagères (prémices au XIIe siècle mais essor au siècle suivant).

- La chevalerie : c’est le plus petit dénominateur commun de tout noble seigneur. Du grand comte à l’humble ministérial, tous sont des chevaliers. Au début du XIIIe siècle s’impose même un mot nouveau, celui d’écuyer (damoiseau, domicellus) : c’est le fils d’un chevalier, c’est-à-dire un noble non adoubé. Le titre de damoiseau permet à la fois de définir l’appartenance à la noblesse (hérédité, chevalerie) et d’en fixer les limites vers le bas.

. - La présence du prince. A l’aube du XIIIe, les aristocraties laïques des Alpes occidentales se trouvent désormais unifiées par leur appartenance commune à une principauté territoriale (Genève, Savoie, Dauphiné).

B./.- La noblesse : comment y parvenir, comment la garder?

La seule chronique aristocratique savoyarde qui soit parvenue jusqu’à nous a été écrite vers 1460. C’est la Chronique des comtes de Challant. Elle donne une idée plus précise de ce que noblesse pouvait vouloir dire pour un grand seigneur de la fin du Moyen Age.

Voilà ce que dit la Chronique : "O lignaige de Challand! Bien fortuné d’avoir produit ung tel homme (Jacques, le seigneur à peine décédé) par lequel a été restauré le bien, l’honneur, le tiltre, les armes, la terre, seigneurie et magesté de vostre dicte maison".

Cette citation met en exergue les principaux critères de distinction de l’état de noblesse, idéologiques et juridiques, sociaux et matériels.

- Le "ligniage" et la "maison" : à la base de la noblesse, toujours l’hérédité, le sang, la famille. La conscience familiale des Challant est telle que l’auteur de la Chronique remonte huit siècles en arrière pour trouver à son héros des origines quasi légendaires. La "maison" des Challant est un lignage, un "hostel", dont le pouvoir se maintient à chaque génération par mariages, héritages, capacités militaires.

- "La terre, seigneurie et magesté" : les pouvoirs de la noblesse sont ancrés sur le terrain ; l’autorité du noble demeure avant tout rurale, foncière et seigneuriale. Le noble, c’est celui qui dispose à son gré de ses terres et de ses hommes. La "magesté" des Challant se fonde donc sur une domination territoriale.

- "Le bien, l’honneur" : accompagnées par foi, coeur et courage, ils composent la palette de base des idéaux aristocratiques. L’idéal nobiliaire est identifié à un comportement chevaleresque fait de prouesse et de renommée guerrière. L’idéologie nobiliaire est une idéologie chevaleresque. Elle se nourrit d’exploits militaires et de chansons de gestes, de fresques héroïques (les tournois peints au Cruêt) et d’ordres chevaleresques (l’ordre du Collier, future Annonciade, fondé par Amédée VI de Savoie).

- "Le tiltre, les armes". Ces deux termes font penser à une noblesse de droit et hiérarchisée. La noblesse se définit ici par rapport à un pouvoir supérieur qui la concède. Au XVe siècle, il peut s’agir d’une lettre de noblesse (de l’Empereur, puis du duc de Savoie), d’un titre spécifique (banneret, baron, comte), d’une lettre d’armoiries qui permet de disposer d’un blason héraldique. Par son "tiltre", par ses "armes", la noblesse se définit en droit, tant dans ses hiérarchies internes (quel titre) que dans ses limites vers l’extérieur (quelles armes). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce caractère juridique n’est pas une constante de la noblesse médiévale. C’est une caractéristique propre à la société princière du bas Moyen Age : le prince crée, garde, favorise le noble. Les nobles eux-mêmes s’efforcent alors de limiter l’accès des bourgeois, des officiers ou des juristes à la noblesse. La noblesse juridique apparaît comme un moyen technique pour assurer la cohésion idéologique et politique du groupe nobiliaire.

Tous ces caractères définissent le noble dans la longue durée, du XIe au XVe siècle et même au-delà. Mais à la fin du Moyen Age un protagoniste nouveau est arrivé. C’est le prince, celui qui peut donner au noble son "tiltre" et ses "armes".

La Chronique des Challant ne montre que dédain pour ces nouveaux nobles qui ne respectent pas l’identité aristocratique : ils sont "tout rustiques, gros d’entendement, quasi plus villains que aultreffoys n’estoyent les propres villans". Et pourtant, les Challant eux-mêmes sont bien obligés de reconnaître que certains ajustements sont nécessaires pour garder leur noblesse : il s’agit avant tout du service princier et des études juridiques.

- Le service princier. La nouveauté réside dans le type de service requis. Le noble ne sert plus seulement à la guerre, dans les batailles dignes d’un preux chevalier. Il sert à la cour (maître de l’hôtel, maréchal) et surtout dans l’administration, comme bailli et Président, conseiller et chancelier. La compétence peut, en effet, créer le noble. Tout noble se doit alors d’être présent et actif aux côtés de son prince.

- Les études juridiques. Longtemps, elles furent prérogative des cadets aristocratiques au service de l’Eglise. La formation culturelle du feu comte Jacques de Challant ("il apprint son latin assez bien et escripvoit assez grossement a guise de prince qui ont accoustumé d’ecripre gros") était associée à un futur ecclésiastique : "il fust tenu all’escolle esperant de le faire d’Eglise". Cependant, à partir du XVe siècle, une connaissance juridique approfondie peut s’avérer nécessaire pour un jeune noble, "car il leur greve aujourd’huy d’estudier droictz et loys". À la fin du Moyen Age on peut donc être noble et juriste, seigneur et officier. Mais, pour l’ancienne noblesse seigneuriale, il s’agit d’un poid et non d’un honneur.

 

C./. - Servir le prince et réussir son commerce

L’essor princier de la fin du Moyen Age modifie les contours mêmes de la noblesse.

Tout d’abord, le prince s’efforce de définir ces contours en droit, par ses anoblissements et ses lettres d’armoiries. La noblesse est pourtant presque toujours concédée a des notables déjà considérés, sur place, comme autant de nobles. Il y a plus, cette noblesse se définit par rapport au prince et sa fiscalité : est noble celui qui évite l’impôt, d’où de nombreux procès envers des nobles "douteux".

Ensuite et surtout, le prince introduit dans la noblesse des hommes nouveaux. C’est la future noblesse de robe. Cette noblesse naît dans le service et dans l’office. Ce n’est qu’en conséquence de la réussite administrative, professionnelle et financière qu’elle devient une noblesse de chevaliers et de seigneurs.

Qui sont donc ces nouveaux nobles?

- Certains grands officiers, de la justice et des finances. La réussite de leur carrière administrative les rapproche de l’ancienne noblesse qui avait elle-même commencé à se dédier aux offices : mariages croisés, achat de seigneuries, adoubements chevaleresques.

- Les notables urbains : les élites bourgeoises de Chambéry et des autres bonnes villes pensent elles aussi à la noblesse et à la seigneurie. Par le biais de leurs compétences, de leurs disponibilités financières et de leurs postes administratifs, elles s’intègrent souvent à la noblesse, sans pour cela abandonner, surtout au XVe siècle, leurs racines urbaines.

- Les plus importants créanciers princiers : ils reçoivent des seigneuries en "remboursement" des prêts faits au prince ; voilà qui peut leur permettre (sauf pour les Juifs) de s’approcher des élites aristocratiques et nobiliaires.

L’aristocratie du bas Moyen Age modifie ses contours et élargit sa base sociale (seigneurs et chevaliers, officiers et bourgeois). Il n’en reste pas moins que la noblesse demeure, au XVe siècle, la principale source de prestige et de pouvoir dans tous les Etats de Savoie.

Quand l’on n’est pas né noble, on entend bien le devenir. On désire surtout une seigneurie, pour s’établir "à la campagne" et y vivre selon un idéal chevaleresque. Ce qui a vraiment changé, comme l’écrivent les documents de l’époque, c’est que vivre noblement signifie maintenant aussi servir le prince, "en ses guerres ou autrement"..

 

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