La Savoie au Moyen-Age, 1032-1536
Auteur : Guido CASTELNUOVO - Niveau de lecture : Tous publics

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Arts et Lettres

Terre de passage marchand et de circulation institutionnelle, la Savoie médiévale fut aussi une terre de grands échanges culturels entre les deux versants des Alpes.

Du roman au gothique international, les différents styles de l’art monumental médiéval sont dûment représentés dans ces vallées alpines. Leurs promoteurs furent avant tout des gens d’Eglise : évêques et abbés, chanoines et mendiants.

Longtemps, la création artistique demeura un monopole de l’Eglise, mais dès le XIIIe siècle les prémices du pouvoir princier se reflètent bien dans certains renouveaux artistiques. Les ronds donjons savoyards prennent leur essor sous Pierre II en rapport direct avec les liens anglais du prince.

A partir du siècle suivant la cour princière développe ses activités artistiques. Elle devient le nouveau centre régional des arts et des lettres. Auprès du prince, payés par le prince et pour la gloire du prince, travaillent de grands peintres et enlumineurs (Giorgio dell’Aquila, de Florence ; Konrad Witz, de Souabe ; Jean Bapteur de Fribourg), ainsi que divers sculpteurs, de très nombreux musiciens et même des chroniqueurs comme Jean d’Orville, dit Cabaret, l’auteur de la première grande Chronique de Savoye.

L’essor princier est aussi un essor culturel ; il est certainement un essor courtisan, su moins au XVe siècle.

A./ - Un monopole longtemps ecclésiastique

Jusqu’au moins au XIIIe siècle, les monuments/ documents qui nous rappellent la richesse artistique des Alpes occidentales sont presque exclusivement de nature religieuse.

- Les grands monastères des Xe - XIIe siècles : Saint-Maurice d’Agaune et son fabuleux trésor fait de précieux reliquaires et d’autres richesses ; Lémenc et sa crypte ; l’abbaye de la Novalèse et ses fresques romanes ; Saint-Michel de la Cluse et son extraordinaire "porte du Zodiaque". Sur leurs chantiers travaillent des maçons et des sculpteurs venus des deux versants alpins ; pour leur gloire de leurs saints se mobilisent peintres et orfèvres.

- Les puissantes cathédrales, symbole des pouvoirs religieux et politiques de leurs évêques : Aoste et ses splendides fresques post-carolingiennes datant du Xe siècle ; Saint-Michel de Maurienne rebâtie au XIe siècle en style roman ; Lausanne, reconstruite au XIIIe siècle en style gothique, selon le goût du jour.

- En ville, les couvents franciscains et dominicains commencent, à partir du XIIIe siècle, à jouer un triple rôle entre religion, culture et politique :

- ils constituent les nouveaux pôles religieux urbains ; les notables entendent s’y faire enterrer, si possible dans une chapelle construite pour l’occasion ;

- aux côtés des chapitres des collégiales et des cathédrales (dans les villes siège d’évêché), ils deviennent les centres locaux de l’enseignement et de la culture (maîtres d’école, bibliothèques) ;

- leurs murs et leurs cloîtres abritent les assemblées urbaines dirigées par les syndics; c’est le cas par exemple à Chambéry.

Avant le XIIIe siècle, la culture seigneuriale et princière est, elle, moins visible. Toutefois, entre 1260 et 1320, elle apparaît au grand jour.

- Les tours rondes des châteaux savoyards sont un indice de poid du récent renforcement territorial des comtes de Savoie : à Yverdon, à Romont, à Chillon, entre autres.

- Les premiers cycles de fresques laïques sont peints, au château de Rivoli (cycle détruit) ou dans la maison-forte du Cruet (scènes de tournois inspirées des chansons de geste).

Les temps sont mûrs pour que le prince et sa cour se placent, aux côtés de l’Eglise, comme le nouveau protagoniste culturel et artistique du Moyen Age finissant.

B./ - Le prince et sa cour

A partir des années 1320 et pendant tout le XVe siècle, qui dit cour dit aussi culture.

En Savoie, les modèles courtisans sont français, italiens et bourguignons (au XVe siècle). La cour devient le symbole même de l’autorité et de la réussite princières. D’où la nécessité de la transformer en un centre artistique presque permanent.

- Des fêtes somptueuses s’y déroulent. Elles comprennent parfois de savoureux banquets : l’un des meilleurs cuisiniers du XVe siècle, maître Chiquart , est employé par Amédée VIII pour lequel il écrit son fameux livre de recettes, le Fait de cuisine. (www.oldcook.com : Lien vers le site de l'association Maître Chiquart)

- D’importants tournois chevaleresques y sont organisés, sous la direction des chevaliers de l’Ordre du Collier (futur ordre de l’Annonciade) fondé par Amédée VI dans les années 1360.

- Des artistes toujours plus nombreux sont employés par le prince. Il les paye de différentes façons : à la tâche, par des salaires quotidiens, par de généreuses pensions annuelles (c’est le cas des peintres de cour).

Ces artistes sont autant de sculpteurs et de peintres, d’orfèvres et de musiciens qui répondent avant tout aux besoins et aux commandes de la cour. En fait, le souverain savoyard n’attend pas de ses artistes une exclusivité mais une disponibilité de tout instant. En dehors des commandes prioritaires dues au patronage princier, ces artistes acceptent des travaux externes (mécénat aristocratique, commandes urbaines et ecclésiastiques). Mais quelles sont donc les tâches "de cour" de ces artistes?

- ils construisent et embellissent les résidences du prince : Chillon, Le Bourget, Ripaille, Chambéry au XVe siècle;

- ils ornent leurs salles d’apparat : chambre du seigneur, salle des banquets ;

- ils décorent même; selon les besoins du jour, les mêts des banquets, les chevaux des jeunes princes, les écus des nobles aux armes de leurs lignages.

Les artistes de cour sont donc autant de spécialistes dont l’activité et les mécènes demeurent multiples.

Ces professionnels de l’art et de la culture proviennent souvent de la principauté savoyarde elle-même ; toutefois, la cour princière draine de plus en plus des artistes originaires d’autres régions. Il s’agit d’un signe important de l’attraction désormais exercée par la cour alpine.

- Parmi les artistes "savoyards", nous trouvons la majorité des peintres et de nombreux musiciens et orfèvres du XIVe siècle, ainsi que deux peintres d’envergure européenne au XVe siècle : le turinois Giacomo Jacquerio (actif sur les deux versants alpins) et Jean Bapteur de Fribourg, peintre de cour sous Amédée VIII (on lui doit les enluminures de l’Apocalypse dite de l’Escorial).

- Les artistes "européens" au service des Savoie sont tout aussi nombreux. Leur géographie est significative. Ils proviennent avant toute de la Bourgogne, de l’Empire et d’Italie. Le royaume de France et le Dauphiné jouent, eux, un rôle plus effacé pour des raisons plus politiques que culturelles. Qui sont ces artistes?

- Au début du XIVe siècle, le peintre de cour d’Amédée V est florentin, c’est maître Georges de l’Aquila, fort actif dans la décoration du château du Bourget (résidence princière par excellence), ainsi que dans les premiers travaux pour la chapelle du comte à château de Chambéry.

- Les fresques du château de Chillon sont peut-être, elles aussi, l’oeuvre d’un artiste italien ; il est certain qu’elles se sont inspirées aux thèmes et aux techniques en vogue dans l’Italie du milieu du XIVe siècle.

- Sous le gouvernement d’Amédée VIII, la cour de Savoie s’enorgueillit de nombreux artistes et intellectuels européens :

- le peintre Konrad Witz, d’origine souabe et auteur, dans sa Pêche miraculeuse, du premier paysage réaliste du lac Léman et de ses montagnes ;

- le chroniqueur Jean d’Orville dit Cabaret (français), véritable professionnel de l’écriture de l’histoire, qui passera au service du prince Louis de Bourbon dont il décrira la vie et les oeuvres;

- le maître de la chapelle musicale du duc, Guillaume Dufay, originaire de l’ancien comté de Hainaut, venu de la cour de Bourgogne et "arraché" par Amédée VIII à la concurrence du Pape.

Tous ces "intellectuels" et autres artistes vivent et travaillent dans la Savoie de la fin du Moyen Age.

En vérité, ils travaillent avant tout pour ses princes. Le mécénat de cour est un instrument essentiel de la stratégie de propagande politique et culturelle menée par les Savoie. C’est une source de légitimité et de prestige qui qualifie les princes bien plus que leurs terres. Ainsi, à la suite de Cabaret, les différentes chroniques du XVe siècle (Servion, Dupin) sont autant de généalogies dynastiques ; au contraire, elles ne seront pas autant d’histoires des terres savoyardes.

Encore une fois la principauté de Savoie apparaît comme une invention politique récente et non pas comme une réalité géographique ancienne.

C./. - Les musiciens à la cour d’Amédée VIII : des courtisans bons à tout faire

Les comptes des trésoriers princiers du XVe siècle nous montrent avec force détails l’importance toute particulière d’un groupe d’artistes de cour : ce sont les ménétriers, les musiciens qui jouent pour le prince et pour ses hôtes.

Ces ménétriers apparaissent tels de véritables courtisans. Leur rémunération est calculée sur une base annuelle, versée généralement en deux fois, l’une au début de l’année et la seconde à la fin.

Artistes de cour pensionnés et salariés, ces musiciens sont des professionnels au sens le plus large du terme. Ils possèdent même un signe distinctif particulier, un "esmail", sorte de badge en émail et argent doré qu’ils portent sur leur cotte d’arme. Souvent, ces mêmes musiciens jouent de plusieurs instruments. Il arrive aussi que des maîtres harpistes se présentent comme professeurs de musique des enfants ducaux : un certain Janin de la Harpe achète à plusieurs occasions des cordes pour les cithares de Jeanne et Bonne de Savoie, les deux jeunes princesses filles d’Amédée VIII.

Il y a même plus. Le service princier de ces ménétriers-courtisans va bien au delà de leur belle musique. Ils participent parfois aux missions des ambassadeurs savoyards à l’étranger ; ils agissent souvent eux-mêmes comme autant d’envoyés du duc.

En plus de leur engagement à se produire devant le prince ou devant ses éventuels invités, les ménétriers et autres trompettistes ducaux se doivent donc d’assurer un service bien éloigné de leur savoir-faire musical : ils sont les coursiers du prince.

En février 1415, le trompettiste Viguier est envoyé à Lyon, "porter lettres closes" d’Amédée auprès de son frère bâtard, Humbert, et du maréchal de Savoie Gaspard de Montmayeur. De même, en 1442, un autre trompettiste ducal emporte avec lui, de Saint-Rambert à Bâle, une lettre que le duc Louis adresse à son père, Amédée VIII-Félix V. Ces missions revêtent souvent une importance certaine : elles sont alors qualifiées de secrètes.

Il s’agit là d’autant d’indices à la fois de l’extrême confiance que les ducs savoyards concèdent à leurs ménétriers et de leur intégration complète dans la vie de la cour.

Ces artistes sont certes d’excellents virtuoses, de la harpe et de la cithare, du chant et de la trompette. Mais ils sont avant tout autre chose : de véritables courtisans professionnels.

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