La Savoie sous le premier Empire
Auteur : André PALLUEL-GUILLARD - Niveau de lecture : Tous publics

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UNE NOUVELLE SOCIETE

 

Le plus frappant était cependant la restructuration sociale. De tous les côtés, on avait la nette impression d’un plein emploi et de revenus en hausse, ainsi pour la première fois depuis longtemps, la région donnait l’impression de sortir de sa pauvreté séculaire.

 

LES NOTABLES. La noblesse reprenait ses aises, remontait ses appartements et ses collections, certes bien des "vieux" restaient réservés mais les jeunes entraient sans problème dans l’armée et l’administration impériales. Sur la lancée de la Révolution et renforcés par le système des listes de notables, la bourgeoisie profitait de l’extension de la justice et de la propriété foncière comme de la renaissance de l’économie. Pour la première fois on voyait ici des bourgeois d’affaires (le banquier Perrin à Chambéry*, les industriels Collomb* et Duport* à Annecy* etc) et des intellectuels (Albanis-Beaumont*, Georges-Marie Raymond*, le chanoine Grillet*, le docteur Daquin*, etc.)  sans compter la colonie savoyarde de Paris (en particulier Berthollet* et Cretet*)

 

PAYSANS ET AGRONOMES. De leur côté, les paysans commençaient à racheter pièce par pièce des biens nationaux à leurs premiers acquéreurs. Il fallait en effet profiter au mieux de la hausse des prix due au progrès démographique d’une Savoie en mal de terres cultivables. Le maïs, les pommes de terre se développaient, les premières fruitières laitières et fromagères apparaissaient et sous l’impulsion d’une série de propriétaires agronomes, on s’initiait aux premières charrues, aux premiers fourrages artificiels et à l’amélioration des techniques d’élevage en particulier pour les moutons mérinos.

 

LES OUVRIERS. Quant aux ouvriers, on n’en avait jamais tant vu aussi bien pour les mines et les routes que pour les manufactures. Certes la plupart étaient encore fortement liés à la paysannerie et pratiquaient souvent une double activité. Pauvres, ils n’en profitaient pas moins d’une bonne conjoncture salariale d’autant que les besoins étaient énormes et la main d’œuvre réduite du fait de la conscription.

 

L’EGLISE CONCORDATAIRE. L’optimisme était revenu principalement du fait de la restauration de la vie religieuse. Le Concordat de 1801 avait  ramené officiellement les prêtres et l’évêque et restauré les structures paroissiales. Bien sûr, il y avait beaucoup à faire et le clergé était encore bien pauvre aussi bien en hommes qu’en argent, il n’empêche que très rapidement tout se remit en place aussi bien les confréries que les pélèrinages, l’Eglise reprenait sa place traditionnelle auprès des pauvres mais surtout auprès des femmes et même auprès des jeunes. Bien sûr les évêques  non savoyards (Mgr Moustiers de Mérinville* et Mgr Dessoles*) eurent du mal à s’imposer auprès du clergé et des fidèles, et les effectifs cléricaux ne se redressèrent que lentement pour assurer le culte dans des édifices généralement ruinés mais les revendications du clergé révélèrent à quel point la Révolution avait aiguisé les esprits

 

L’ENSEIGNEMENT. En effet  même sans lycée (l’école centrale de Chambéry avait été supprimée en 1801 et transformée en simple collège municipal) et même sans avoir accès au collège et à l’académie de Genève, les jeunes Savoyards profitaient pleinement de la restauration des petites écoles paroissiales et surtout des collèges  municipaux (Chambéry*, Annecy*, Moûtiers*, Saint-Jean*, Thonon*, Evian*, Meylan*) que la faiblesse de l’Etat  abandonnait aux mains du clergé. Même si les chiffres étaient réduits, de plus en plus d’étudiants fréquentaient les universités de Grenoble et de Lyon plus accessibles finalement que celle de Turin.

 

Tout n’était pas parfait loin de là, les jeunes gens excités par l’émigration saisonnière, la conscription et les mutations administratives s’opposaient de plus en plus au clergé et à leurs parents. Dans les villages comme dans les familles les rancunes révolutionnaires n’étaient pas oubliées et entretenaient bien des tensions et des vengeances aussi bien à propos des biens nationaux que des charges locales ou seulement des choix politiques. La reconstitution des fortunes favorisait les spéculations et l’affairisme source de scandales ou simplement de compromissions. Enfin l’afflux de militaires ou de fonctionnaires "étrangers" heurtait bien des Savoyards furieux de cet envahissement (les deux évèques successifs de Chambéry: Mgr Moustiers de Mérinville*  puis Mgr Dessoles* en surent quelque chose puisqu’ils ne cessèrent de se heurter à leurs deux grands vicaires les abbés de Thiollaz* et Bigex*, vrais maîtres du diocèse et bien décidés à le rester !).

 

GENEVE FRANCAISE.  Genève* annexée posait aussi bien des problèmes car elle défendait avec acharnement le contrôle de l’accès de son hôpital et de ses établissements d’enseignement et si son marché, ses boutiques et ses médecins restaient  largement ouverts aux Savoyards, il n’empêche que les différences religieuses bloquèrent tout rapprochement entre les deux communautés, les calvinistes s’inquiétaient des activités du curé Vuarin* obsédé de la reconquête catholique de l’ancienne "Rome protestante" et les catholiques appréciaient peu de voir les Genevois parcourir librement la Savoie et y acquérir une inévitable influence du fait de leur supériorité intellectuelle, financière et économique.  Bien sûr la puissance et la stabilité du franc permirent aux rentiers et banquiers genevois de retrouver leurs fortunes mises à mal par la banqueroute de l’Etat français en 1789, mais la "fabrique" (regroupant les joaillers et les horlogers)  et les ateliers de coton ne surent ni ne purent surmonter la concurrence parisienne ou bisontine  ni les difficultés d’approvisionnement ou de vente dans le "systême continental" mis en place par Napoléon, d’où bien des désillusions, bien des rancoeurs, bien des médiocrités.

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