LA SAVOIE MODERNE
Auteur : F.MEYER - Niveau de lecture : Enfants

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Introduction

En 1536, les troupes du roi de France François I commandées par l'amiral Chabot et François de Bourbon envahissent le duché de Savoie, puis le Piémont : elles y resteront 23 ans. En 1792, les troupes de la république française commandées par Montesquiou envahissent les Etats sardes : elles y resteront 23 ans également. La vocation de la Savoie du XVI° au XVIII° siècle est-elle donc de servir de proie à ses puissants voisins, français mais aussi espagnols (installés en Franche-Comté et en Milanais) ? Certes le duché fut occupé à 7 reprises en trois siècles. Mais la période moderne voit aussi la naissance d'un Etat national structuré, en expansion territoriale en Italie, à l'absolutisme renforcé et pour la première fois en Europe éclairé » au début du XVIII° siècle. L'attribution d'une couronne royale (de Sicile en 1713, de Sardaigne en 1718) à son souverain sanctionne en fait un destin exceptionnel.

Entre la France à l'Ouest, le Milanais espagnol à l'Est et les cantons suisses passés à la Réforme protestante (Berne et Genève) au Nord, les Etats de Savoie-Piémont ont une marge de manSuvre limitée. Les ocupations françaises (1536-1559 ; 1597-1600 ; 1630-1631 ; 1690-1697 ; 1703-1713 ; 1792-1815) auraient pu provoquer une annexion définitive : la francisation de l'administration, la faible résistance des troupes savoyardes (sauf au fort de Montmélian) et le consentement global de ses élites, l'état de quasi-protectorat français du duché de 1630 à 1690, les multiples mariages franco-savoyards des princes des deux Etats, les intérêts économiques y portaient. Pourtant elle ne se fit pas. Quant à l'occupation espagnole de 1742-1749, elle fut catastrophique (fiscalité accrue, épidémies, disettes &). C'est que la politique des ses ducs, puis de ses rois fut fluctuante. A une politique d'alliance avec les Habsbourg d'Espagne au XVI° siècle, succèdent les faux-fuyants de Charles-Emmanuel I (1580-1630) qui occupe Saluces, intrigue avec l'Espagne  mais marie son fils à la soeur de Louis XIII. Victor-Amédée II (1675-1732) doit appuyer la politique répressive de Louis XIV contre les protestants, mais s'allie à ses ennemis de la Ligue d'Augsbourg. Charles-Emmanuel III (1732-1773) d'abord allié à la France passe ensuite du côté autrichien et subit l'occupation des armées espagnoles alliées à Louis XV. Comme le disait Louis XIV , la Savoie et son duc sont pleins de précipices ».

Néanmoins cette politique pour le moins subtile ne fut pas que négative.Du XVI° au XVIII° siècle, le duché s'agrandit de territoires multiples et riches d'hommes. Le marquisat de Saluces en 1588, Oulx, le val Pragelas (val Chisone) et Château-Dauphin en 1713, les rectifications de frontières avec Genève en 1754 et la France en 1760 ne sont que des retouches. Surtout il est clair que l'avenir de la Maison de Savoie est à l'Est : en 1534 la sécession genevoise la prive de sa plus grande ville ; en 1563 la capitale du duché est transférée de Chambéry à Turin ; en 1601 Bugey-Bresse-Valromey sont cédés à la France ; en revanche en 1713-1718 c'est l'annexion de Casale et du Monferrat, d'Alexandrie et de la Sardaigne ; entre 1735 et 1748 de Novare, Tortone, Bobbio, Vigevano et du Haut-Novarais. Ce ne sont que préludes à des appétits plus conséquents sur la Lombardie et la côte génoise au XIX° siècle.

Dans le même temps se constituait un Etat cohérent. Avec 1 million d'habitants au XVI° siècle (300000 en Savoie, 700000 en Piémont) et 2,7 millions au XVIII° siècle (380000 en Savoie, 2,32 millions en Piémont) le duché est un carrefour commercial par les cols alpins du Mont-Cenis et du Mont-Genèvre entre Lyon et Milan et entre Genève et Gênes, malgré les dégats des campagnes militaires et d'une conjoncture difficile (climat froid et humide, épidémies de peste de 1629-1632, guerre civile en 1639-1642) qui se maintient au XVIII° siècle (crise de 1746-1750). La population est à 90% paysanne, mais est marquée par l'importance de l'émigration. Le conseil d'Etat du prince, les sénats de Chambéry, Nice et Turin, le développement d'une fiscalité plus efficace (gabelle du sel de 1561, taille par commune en 1600, répression de la révolte antifiscale de Mondovi en 1680-1699), l'affirmation de la dynastie en Europe (publication du Theatrum Sabaudiae en 1682 ; urbanisme baroque de Turin), la défense de l'orthodoxie catholique mais dans un cadre gallican » indépendant de Rome, tout concourt à la création d'une monarchie puissante des deux côtés des Alpes.

Le XVIII° siècle apporte des créations décisives : intendants de provinces sur le modèle français, limitation de la vénalité des offices, mise au pas des institutions locales, réforme monétaire (1717), royales constitutions » de 1723, étatisation de l'enseignement secondaire et concordat (1727-29), cadastre à but fiscal en 1728-1738 &, c'est du despotisme éclairé mais imposé depuis le Piémont. En 1771 l'édit d'affranchissement général des fiefs va libérer les communautés rurales des droits seigneuriaux (en 1792 les 2/3 des communes le sont), sans faire disparaître toutes les tensions sociales. Le succès de la franc-maçonnerie auprès des notables et la découverte des sommets alpins chez les élites de Savoie et d'Europe illustrent  également la place du royaume sarde dans les Lumières.

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