LA SAVOIE MODERNE
Auteur : F.MEYER - Niveau de lecture : Tous publics

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I. Un XVIe siècle en demi-teinte

En 1504, le duc Charles III règne sur le duché de Savoie jusqu'à Genève, l'ensemble Bresse-Bugey-Valromey-Gex, Nice et l'enclave d'Oneglia sur la côte ligure, et surtout sur la principauté de Piémont où vivent les ¾ de son million de sujets. C'est un patrimoine alpin, disparate, assez pauvre, peu maritime (le port de Villefranche est médiocre) mais qui occupe une position stratégique clé, à cheval sur l'arc alpin et tempon entre les deux grands rivaux européens du temps, la France et l'Espagne, qui domine la péninsule italienne : c'est à la fois la chance et le drame de la Savoie.

Le siècle commence mal avec l'incompréhension de Charles III (1504-1553) des désirs d'autonomie de Genève, qu'il réprime en 1517, et qui se jette dans la Réforme protestante dès 1532 pour faire sécession en 1536 : voici le duché privé de sa principale ville (13000 habitants ?). La même année, dans le cadre du conflit entre Valois et Habsbourg, la Savoie est facilement occupée par les Bernois (alliés de Genève) en Chablais et par les Français jusqu'en Piémont. Développement du protestantisme dans le premier cas, francisation de l'administration (usage du français dans les actes officiels, création d'un parlement à Chambéry) dans le second en sont le produit. La victoire des armées espagnoles commandées par le duc sans Savoie » Emmanuel-Philibert (1553-1580), sur les Français à Saint-Quentin (1557) et la paix du Cateau-Cambrésis (1559) provoquent une lente restauration du duché (totale en 1579 seulement). Il convient alors de fortifier ses frontières ( Nice, Bourg, Rumilly-l'Annonciade, Montmélian, Mondovi, Verceil, Turin bien-sûr, préféré comme capitale à Chambéry en 1563) et de cultiver l'alliance espagnole (la Savoie participe à la bataille de Lépante en 1571).Le bouillant Charles-Emmanuel I (1580-1630) poursuit en l'accentuant cette politique agressive en envahissant le marquisat français de Saluces enclavé dans les Alpes (1588), en faisant la guerre à Genève l'hérétique (1589-1593), en soutenant la Ligue en Dauphiné et en Provence (1590-1595), en attaquant Henri IV et son lieutenant Lesdiguières en Dauphiné (1597-1598) : toutes ces initiatives se révèlent désastreuses, la Savoie est à nouveau envahie en 1600 et au traité de Lyon de 1601, s'il conserve Saluces, il doit céder à la France le Bugey, la Bresse, le Valromey et le pays de Gex. L'avenir de la maison de Savoie est définitivement bloqué à l'Ouest.

Malgré la paix de 1536 à 1589, des signes de dynamisme évidents comme l'essor démographique (Chambéry dépasse 5000 habitants vers 1550) ou l'importance du carrefour commercial entre l'Europe du Nord et la Méditerranée que représente la route du Mont-Cenis et de la Maurienne (avec ses convois de mulets), il demeure une impression de démarrage manqué » (R.Devos). Le trafic y reste inférieur à celui de la vallée du Rhône et la Savoie reste à 90% paysanne. La belle initiative de Jean-André Sardo qui développe l'artisanat de la futaine (le filé de coton) à Chambéry et qui fut anobli reste isolée et Genève continue à exercer son leadership sur toute la Savoie du Nord. La fin du siècle est socialement tragique, à l'image des peintures dramatiques de Gaspard Masery (Autoportrait avec la mort, 1559). Les ravages de la guerre avec Genève en 1589-93, l'accroissement de la pression fiscale, la récurrence de la peste en Maurienne et à Chambéry en 1564-65 / 1576-77 / 1586-88 / 1596-1600, le refroidissement climatique (le petit âge glaciaire ») particulièrement sensible dans les Alpes qui perturbe les récoltes, provoquent une série d'années de cherté du blé (les prix sont multipliés par 7 par rapport au début du siècle) et encouragent l'émigration. Celle-ci se généralise dès le milieu du siècle, saisonnière (on s'engage comme domestique en Suisse, on part comme colporteur) ou définitive vers la Bavière, la Suisse, l'Autriche ou la France (Lyon serait la plus grande ville des Savoyards !) avec quelques belles réussites individuelles de commerçants comme les Pernat, d'Arâches, à Bâle.

C'est du côté politique et religieux que viennent les principales nouveautés. Emmanuel-Philibert a affirmé son pouvoir sur les Etats provinciaux avec son Conseil d'Etat, s'entoure d'un petit nombre de conseillers, surtout piémontais. Le sénat de Chambéry, les chambres des comptes de Turin et Nice succèdent aux parlements français et favorisent une noblesse de robe comme avec Antoine Favre (1557-1624), juge mage de Bresse, puis président du sénat de Chambéry et auteur du Codex Fabrianus, ou Emmanuel Deville qui publie aussi bien sur la justice ecclésiastique ou civile que sur la sorcellerie au siècle suivant. La mise en ordre fiscal se poursuit avec la tentative de la gabelle du sel de 1561, transformée en une taille levée par communauté en 1600. L'attraction du Piémont sur la dynastie des Blanches-Mains s'accentue : Turin, avec ses 30000 habitants, devient capitale en 1563 ; le traité de Lyon (1601) démontre que l'avenir est à l'Est. Le duché de Savoie est ainsi marginalisé et pourrait même devenir une monnaie d'échange avec la France qui aiderait à la conquête du Milanais sur l'Espagne & Enfin, les Etats de Savoie-Piémont se donnent une image de champion de la cause catholique :  le jésuite Giovanni Botero, précepteur des enfants du duc, prône dans sa  Della ragione di Stato (1583) une monarchie catholique ; l'Humanisme du poête Marc-Claude de Buttet, ami de Ronsard, cède vite devant la gravité des conflits religieux. Il faut convertir les populations du Chablais, de Gex, de Ternier et contenir les vaudois » passés à la Réforme dans le Piémont (et tolérés depuis 1561). Les missions du jésuite Possevino en Piémont (1560), des capucins et de François de Sales en Chablais (1594), qui devient évêque d'Annecy en 1602, la création de la Sainte Maison de Thonon (1599), sorte de camp de base pour des expéditions en Valais ou en Savoie affirment une volonté d'orthodoxie qui n'est pourtant pas un alignement sur Rome (les décrets temporels du concile de Trente ne seront jamais reçus par les ducs). Les jésuites fondent leur collège de Turin en 1561 et de Chambéry en 1564. La répression contre la sorcellerie est forte en Savoie-Piémont comme dans toutes les régions de contact entre Etats catholiques et protestants.

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