LA SAVOIE MODERNE
Auteur : F.MEYER - Niveau de lecture : Tous publics

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II. Le renforcement de l'état au XVIIe siècle

Le règne calamiteux à bien des égards de Charles-Emmanuel I, mais que ses contemporains et leur psychologie baroque » ont jugé glorieux, se termine dans la confusion : après un nouvel échec sur Genève en 1602 ( l'escalade ») avec qui il doit signer le traité de Saint-Julien (1603), allié maintenant à son ancien ennemi Henri IV de France, il en espère des annexions dans le Montferrat ou en Bresse. Le traité franco-savoyard de Brussol (1610) aurait accorder au duc le soutien de la France dans le Milanais &en échange de la Savoie. Hélas l'assassinat du roi ruine ces projets, Marie de Médicis ne reprenant pas à son compte la politique de son mari. Pourtant Victor-Amédée, l'héritier de Savoie, épouse Christine, la soeur de Louis XIII. Entrainé aux côtés de la France dans la première guerre du Montferrat (1613-1617), puis de Valteline (1623-1626), le duc n'en retire rien. Furieux, il passe à l'alliance espagnole et occupe une seconde fois le Montferrat. Mauvaise opération qui provoque la réaction de Louis XIII et Richelieu : en deux fois (mars 1629 et mars 1630) le duché est à nouveau occupé, la forteresse de Pignerol qui commande son flanc Ouest cédée à la France. La peste ravage le pays depuis 1629 ; le duc meurt en juillet 1630. Il faut négocier : à Cherasco (1631) s'établit un véritable protectorat français que la régence de Madame Royale » (allusion à un réactivation fort contesté du vieux titre de roi de Chypre » de la Maison de Savoie) après la mort prématurée de son époux en 1637  et de son fils ainé François-Hyacinthe en 1638 va accentuer. Il en nait une révolte sévère en Piémont, dirigée par ses beaux-frères Maurice de Savoie et Thomas de Carignan de 1638 à 1642 contre Madame Royale, obligée de se réfugier un temps à Chambéry, et une violente répression contre les protestants des vallées vaudoises du Piémont en 1655 ( Pâques piémontaises »). Mais de fait elle continua à diriger les affaires du duché jusqu'à sa mort en 1663.

Le règne personnel de Charles-Emmanuel II (1663-1675) allait pourtant bénéficier du renforcement du pouvoir princier élaboré précédemment. Marié à deux reprises à des princesses françaises (respectivement filles de Gaston d'Orléans et du duc de Savoie-Nemours dont l'héritage revint au Piémont en 1659), le duc resta fidèle à l'alliance française et après lui, la régence de sa veuve Marie-Jeanne-Baptiste  de Savoie-Nemours jusqu'en 1684. La guerre foide » réanimée avec Genève (mais des patentes de grâce » sont accordées aux protestants en 1664), la déplorable expédition sur Gênes en 1672 révèlent un net alignement diplomatique sur la France. La cour de Turin affiche son prestige en Europe en colorant à sa façon des expériences françaises comme le ballet de cour (par le comte Philippe d'Aglié)  dans le cadre de la place du Castello ou du palais de la Veneria Reale après 1658, ou en se dotant d'une capitale remodelée au goût baroque. L'ingénieur Hercule Negro di Sanfront réalise l'intégration de la ville antique avec son plan quadrillé et les quartiers neufs le long du Pô d'une cité qui passe en un siècle de 15000 à 50000 habitants. Le théatin Guarino Guarani la dote de superbes monuments (la chapelle du saint-Suaire, le palais Carignan et l'académie des sciences). C'est que la ville est image de l'Etat et appareil de sa puissance » (Argan). Aussi, à l'échelle de l'ensemble de ses domaines, le duc confie-t-il en 1662 à son secrétaire Giovanni Tomaso Borgognio la publication du Theatrum Sabaudiae, atlas de veduti des villes et places du duché accompagnées de planches explicatives, chargées d'exalter la puissance de sa Maison plus que de décrire la réalité montagnarde ou agricole. Les intellectuels d'Etat » (l'historien Guichenon, l'écrivain Saint-Réal, le grammairien Vaugelas, l'artiste Cuénot) participent de cette affirmation dynastico-nationale. De 1672 à 1675, la présence de la brillante Hortence Mancini, nièce de Mazarin, réanime le vieux château de Chambéry. Des évêques de qualité (Milliet de Challes à Moûtiers, Arenthon d'Alex à Annecy) visitent leur diocèse, fondent des séminaires, encadrent les missions des capucins et des jésuites, soutiennent des ordres religieux nés en Savoie, comme les visitantines (1610) avec Jeanne de Chantal et François de Sales et les bernardines (1627) avec la mère de Ballon. Le succès des confréries du Rosaire et du Saint-Sacrement dans les villages, le développement de l'art baroque dans les hautes-vallées attestent de la vitalité religieuse des populations.

Malgré la paix dans la seconde partie du siècle, le Savoie-Piémont vit encore très souvent dans une situation de  catastrophe économique et sociale.La peste dramatique de 1629-31 est suivie d'une autre en 1640, et a pu tuer 30% de la population localement, comme à Saluces ou Alexandrie, mais ensuite le fléau s'éloigne. Les crises de cherté se sont multipliées : 1619, 1630, 1641-45, 1649-53, 1674-75 et 1678-80, encore aggravée par la pression fiscale nécessaire pour payer la guerre provoquant endettement des communautés rurales, révolte contre la gabelle du sel à Mondovi en 1680-99 et émigration ( Paris, savoyard » devient synonyme de traine-misère). L'hôpital de la Charité de Chambéry est institué en 1656 pour répondre à la paupérisation croissante de la société. Pourtant la docilité du peuple, tenu en main par les sénats de Chambéry, Turin, Nice, les chambres des comptes de Turin et de Nice, les juges-mages et l'enseignement des prédicateurs catholiques, peut étonner. Les droits de la dace de Suse » perçues sur les marchandises franchissant le Mont-Cenis et la route de Nice à Turin par le col de Tende et Cuneo imposent à la dynastie de gros efforts pour améliorer les communications (route des Echelles en 1670-72 de l'ingénieur Daverolle ; multiplication des ponts sur l'Isère, l'Arve, le Fier &et menace sur Genève par le pont de Bellerive en 1671). Exportation de fromages, extraction du sel d'Arbonne, près de Bourg-St-Maurice, et les salines de Moûtiers, entreprises des maîtres de forges piémontais Castagneri à Argentine et Graneri autour de Modane, mais aussi des chartreux d'Aillon ou du marquis de Lescheraine dans les Bauges, ascension sociale de la famille Champroux qui fabrique des armes à Annecy et est anoblie en 1676 : face à une masse de 90% de paysans, la vocation de la Savoie est aussi industrielle, même si l'Etat mercantiliste n'a soutenu que temporairement ces entreprises avec l'office d'abondance » crée en 1633 &et sans mettre fin à la contrebande.

Socialement, la Savoie ne connaît que 1% de familles nobles (comme en France), profondément renouvelées jusqu'au milieu du siècle dans leurs effectifs (237 anoblis de 1561 à 1640 ; 60 de 1641 à 1701) et dans leur nature : à une noblesse militaire, liée personnellement au prince (Allinges, Montmayeur, Menthon, Seyssel, Sales), s'ajoute une noblesse de robe issue du notariat ou de la marchandise, gravitant autour du sénat et de la chambre des comptes (Milliet de Faverges, Piochet de Salins, Bertrand de La Pérouse) et interférant avec la première. Les villes les attirent inexorablement, avec leurs résidences, leur vie mondaine et les profits alléchants des charges de l'Etat. Au-dessous d'eux gravite une foule de petits robins en ascension sociale, avocats (91 au sénat de Chambéry en 1605 et 300 en 1680) ou juges-mages, puis de notaires, procureurs d'offices, praticiens, gestionnaires des grands domaines seigneuriaux ou ecclésiastiques, médecins et chirurgiens. Leurs enfants peuplent également les cloîtres et les chapitres. Les artisans urbains sont au XVII° siècle structurés par les confréries de métiers et dominent eux-mêmes un monde grouillant et inquiétant de compagnons, domestiques, colporteurs, revendeurs, etc., lien essentiel entre villes et campagnes. L'existence d'un renouvellement social visible à travers celui des patronymes s'impose, à La Clusaz comme à Fontcouverte, dans les communautés rurales. Dominées par l'assemblée générale des communiers (anciennes familles propriétaires) et surtout par les plus puissants d'entre-eux, elles organisent la vie agricole et collective, gèrent les biens communaux et se heurtent parfois violemment au curé ou au seigneur. Ce dernier a cédé à des paysans certaines de ses terres par un contrat d'albergement », contre des redevances ou servis », et des corvées. Mais, comme ailleurs, on assiste à une expropriation de la propriété paysanne par l'endettement au profit de la noblesse et de la bourgeoisie urbaine ou à cause des tailles ducales, et à une multiplication des grangers » (métayers) et des journaliers. Patiemment la Savoie attend son heure.

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