La Savoie à l'époque romaine
Auteur : François BERTRANDY - Niveau de lecture : Scientifique

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3. La vie économique

L’épigraphie est fort avare de renseignements sur la vie économique de la Savoie antique, mais l’archéologie permet de compléter quelque peu cette vision. Cependant aucune activité n’est bien spécifique à cette région dans l’Antiquité.

3. 1 - Les ressources naturelles

- Les mines

Les montagnes de la Savoie sont peu riches en gisements métalliques. En Tarentaise, est attestée l’exploitation du minerai de fer dont les gisements n’ont pas été encore repérés, mais dont la présence est reconnue dans les nombreux déchets de forge à Moutiers, à Aime, également à Portout, dans l’anse nord du Lac du Bourget ; le minerai de cuivre extrait dès le Ier siècle après J.-C. (Pline, HN, 34, 2), les mines de plomb argentifère à Pesey et à Macôt, déchets de fonderie de plomb à Châteauneuf. En Haute-Savoie, est relevée l’extraction de fer sidérolithique à Archamps, à Bossey, à Présilly (plutôt datée du Moyen Age), de fer, de cuivre et de plomb à Passy. C’est peu de choses, mais les métiers de la forge sont présents notamment à Annecy et à Faverges.

- les carrières

A l’époque romaine, le calcaire est le matériau le plus prisé et le plus abondant dans l’ensemble de la Savoie et, compte-tenu de la formation des Alpes, il apparaît nettement ou affleure sous un maigre couvert végétal. Son expoitation en est donc grandement facilité. On signale le calcaire à bâtir d’Aix-les-Bains ou d’Annecy (Crêt-du-Maure, Vovray), brêche rouge de Vimines, marbre noir de Saint-Pierre-d’Albigny, marbre de Villette (près d’Aime en Tarentaise).

Les carrières de calcaire en amont de Condate (Seyssel), sur le territoire des communes de Franclens et de Surjoux, sur les bords du Rhône, produisent " la pierre blanche de Seyssel ". Son transport vers Lugdunum, où elle est utilisée au Ier siècle après J.-C. dans les constructions de la ville et pour les monuments funéraires, est facilité par la présence du Rhône. Elle est également en usage à Genève, ce qui implique obligatoirement un transport terrestre, en raison de l’existence de la perte du Rhône en amont de Seyssel.

Mais il existe d’autres petites carrières à ciel ouvert qui fournissent des moellons de calcaire dur plus grossier, mais plus résistant tels le calcaire blanc sublithographique de Cruseilles, le calcaire noir (Purbeckien) de Giez. Pour les foyers, on extrait les molasses lacustres (Aquitanien) aux Barattes à Annecy-le-Vieux et des grès durs au Roc de Chère à Menthon, encore à la carrière des Voirons à Fillinges et de la Molière à Allinges.

3. 2 - L’agriculture

Les grandes agglomérations de Genève, Vienne et Lyon sont très certainement des débouchés convoités pour un certain nombre de produits agricoles allobroges.

Ainsi que l’indiquent des auteurs comme Pline l’Ancien et Vitruve, la forêt a été exploitée pour ses essences utiles au chauffage et à la construction (mélèze, épicéa, sapin, chataîgner, hêtre, frêne, etc ...).

Dès le Ier siècle de notre ère, les cultures comme celle de la vigne occupaient une place importante. Ainsi que le rappelle Pline, il s’agit d’un plant appelé uitis allobrogica picata, cultivé sur le territoire de Vienne, à raisins noirs, qui donnait trois crus, le Sotanum, le Taburnum et l’Helueticum. Le uinum picatum à goût naturel de poix devait être produit dans la vallée du Rhône, en aval du Lac Léman (Pline, HN 14, 4, 18) et il est traditionnellement identifié à la mondeuse. Grâce à une inscription d’Aix-les-Bains qui évoque le don d’un bois sacré et d’un vignoble, l’épigraphie confirme l’existence de ce vignoble (AE, 1934, 165).

Les restes archéologiques de meules et d’outils viennent démontrer l’existence d’une culture céréalière, le fameux " blé de trois mois " connu dans toutes les Alpes (Pline, HN, 18, 12).

D’une façon générale, l’examen des dépotoirs antiques et de leurs macrorestes végétaux révèle que de nombreux arbres fruitiers étaient cultivés en Savoie (néflier, noyer, noisetier, pêcher, prunier, pommier entres autres).

A ces productions doivent être ajoutées les ressources de l’élevage et d’une économie de montagne qui font des alpages des zones convoitées entre Allobroges et Ceutrons. Il est ainsi attestée une petite vache, mais bonne laitière, avec le lait de laquelle était produit, le uatusicum ce fromage attribué aux Ceutrons (Pline, HN 11, 97).

Les fundi, propriétés de notables résidant dans les agglomérations où ils ont également le plus souvent des fonctions municipales, approvisionnent celles-ci en produits de subsistance (céréales, légumes, viande) et peut-être en bois de chauffage, indispensable pour la vie domestique et les ateliers, grands consommateurs de bois ainsi que certains édifices publics comme les thermes.

3. 3 - L’artisanat

En dépit d’une faible production minière, les métiers de la forge se sont néanmoins développés, car il faut des outils spécifiques à chaque corps de métier, ce qui pousse la recherche de nouveaux gîtes métallifères et l’association de spécialistes pour les premières opérations de traitement qui sont faites sur place, comme le montrent les imposants dépôts de scories sur la montagne du Salève. Les forges et fonderies de Boutae (Annecy) sont illustrées par la découverte de foyers, d’enclumes, pinces, marteaux et scories et on a relevé encore la présence d’un atelier de fibules à Casuaria (Faverges), en activité dès le début du Ier siècle après J.-C. De même, en Savoie, les restes de scories évoquées infra, en divers lieux sont significatifs d’une production artisanale qui visait l’autosuffisance.

3. 4 - Les activités commerciales

Même si une partie du trafic se fait par le Rhône, on comprend aisément que l’ancien réseau routier ait été aménagé, voire renouvelé et que des routes aient même été créées uniquement par l’accroissement du trafic qu’a occasionné la romanisation.
- Sur le plan local, à côté du commerce des matériaux de construction extraits des carrières évoquées plus haut, se développe celui des briques et des tuiles à partir, par exemple de la tuilerie d’Arcine qui alimentait Genève, celle de Bredannaz, sur le lac d’Annecy, ou encore celle de Bellecombe, commune d’Aigueblanche en Tarentaise, à vocation plus locale.
- Au plan des exportations, par l’intermédiaire du Rhône, comme on l’a vu plus haut, étaient envoyés des matériaux de construction et le bois, par flottage. À cela s’ajoutaient la vente du vin et de quelques produits agricoles.
- En ce qui concerne les importations, enfin, outre des marbres précieux provenant des régions voisines (Dauphinois, territoire des Ceutrons dans les Alpes Graies), voire de Carrare en Italie, que l’on a retrouvé notamment dans les fouilles d’Annecy, on a mis au jour aussi des minerais et du métal en lingot (fer, cuivre), comme en témoignent les lingots de cuivre retrouvés dans le lit du Rhône à Seyssel.

Cependant la céramique reste la production la mieux connue pour illustrer l’existence d’un commerce actif entre la Haute-Savoie antique, le reste de la Gaule et l’Italie. Quand ils ne sont pas fabriqués sur place, on importe des dolia, des amphores contenant du vin et de l’huile provenant d’Italie, de Narbonnaise, de Bétique, voire d’Orient. Ce trafic empruntait le Rhône jusqu’à Condate (Seyssel) avant d’être redistribuées en particulier en Haute-Savoie antique.

Du Ier au IIIe siècle, la céramique sigillée italienne (Arezzo), rutène, arverne est largement représentée en Savoie, avant d’être remplacée par des céramiques dites " luisantes ", dont les ateliers sont encore mal localisés, mis à part ceux de Thonon-les-Bains et d’Annecy (potier Martinus). Cette classe de céramique dite allobroge se caractérisait par les signatures des potiers sous le pied des vases et elle a été produite sur le territoire de la cité de Vienne, particulièrement en Savoie.

A partir du IIIe siècle, mais surtout aux IVe et Ve siècles, s’est développée dans l’anse nord du Lac du Bourget une véritable " zone industrielle " produisant des céramiques sigillées claires à vernis de type luisant, dont Portout fut le dernier grand foyer de production dans le deuxième quart du Ve siècle. En dehors de la Savoie, l’aire de rayonnement de cette céramique atteignait la vallée du Rhône et le sud de la Gaule.

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