Le tourisme lacustre en Savoie
Auteur : J.-C. VERNEX - Niveau de lecture : Scientifique

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L'invention du "beau paysage lacustre"

Dans le domaine du tourisme, il n'est pas exagéré de dire que le regard fait la ressource. Regard porté sur les "antiquités", sur la nature, sur le paysage. Regard lié à la culture d'un groupe social donné à un moment donné, construisant une "représentation" se diffusant progressivement au sein des autres groupes grâce à un certain nombre de médiateurs considérés comme prestigieux et par conséquent susceptibles de générer un désir d'imitation, un "désir mimétique" selon l'expression chère à René Girard. Ainsi naît la mode, principe actif de l'invention de nouvelles pratiques et de nouveaux lieux touristiques.

Nouveaux regards, nouvelles pratiques à l'époque romantique

De quand date le regard esthétique porté sur les lacs de Savoie ? Difficile de répondre à cette question, sinon sous une forme hypothétique à partir d'une analyse de sources écrites et iconographiques. Avant la production des premiers guides, qui ont plus accompagné la mode du voyage touristique qu'ils ne l'ont inventé, littérature et peinture ont probablement joué le rôle de médiateur dans l'invention de nouveaux rapports au paysage naturel, et ont donc pu susciter ce désir de découverte, d'émotion face à la nature, de surprise, qui caractérisera le voyage romantique et produira la ressource paysage.

Rares sont les voyageurs passant par la Savoie qui, avant le XVIIIe siècle, laisseront des traces écrites d'une admiration esthétique des paysages lacustres. Jacques Pelletier du Mans (1572) a certes "vu" le lac d'Annecy. De même Alphonse Delbéné, abbé de Hautecombe, en 1585 (G. Grandchamp, 1968). Mais ce dernier insista-t-il davantage sur le type de bateaux présents sur le lac, sur son émissaire, voire sur les productions et sur "le spectacle des prés verdoyants" que sur la beauté du plan d'eau. L'œuvre humaine compte alors plus que le paysage sans l'homme dans les canons de la beauté. Les lacs sont utiles; ils nourrissent en partie les populations grâce à la pêche; ils permettent une communication facile entre les différents villages qui les bordent; ils ne sont pas "beaux" en eux-mêmes mais par l'utilité qu'ils procurent.

Tout changera au cours du XVIIIe siècle avec la conceptualisation d'une nouvelle sensibilité autour de certains penseurs de la Suisse centrale (Berne, Zurich), d'Allemagne ou d'Angleterre. Albert de Haller venait, dès 1729, avec son fameux poème "Die Alpen" de placer l'Eden de l'âge d'or dans les Alpes. Klopstock, un des précurseurs du Sturm und Drang, offrit en 1750, une ode "au lac de Zurich" en hommage aux "beautés de la nature", tandis que Salomon Gessner, au bord de ce même lac, publiait ses "Idylles" (1756) et annonçait le romantisme. En Angleterre, Young, Ossian, et bien d'autres, commençaient à célébrer une nature "naturelle", tandis qu'Edward Burke théorisait le sublime et que, plus tardivement, William Gilpin réfléchissait à la notion de pittoresque ("ce qui peut être peint") tout en appliquant sa méthode de cadrage du paysage aux principaux sites du lake District. Le voyageur (surtout anglais), allait devenir amateur de pittoresque, en particulier dans les Alpes.

Le lac Léman joua à ce niveau un rôle fondamental. D'une part parce qu'il constituait "une étape obligée du Grand Tour" (P. Guichonnet, 1988) grâce à la renommée de la société helvétique et de villes comme Genève ou Lausanne, d'autre part parce que la "Nouvelle Héloïse" de J.J. Rousseau (1761) traduisait parfaitement, par l'intermédiaire des montagnes et du lac, cette nouvelle sensibilité pré-romantique. On sait l'influence qu'eut ce roman sur l'élite éclairée de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et postérieurement. Le pèlerinage à Clarens (Vevey) devint incontournable, les rochers de Meillerie un haut lieu de l'imagerie romantique, bien avant que l'on ne découvrit le lac du Bourget ou le lac d'Annecy. Après 1815, le Léman suisse attira en grand nombre les membres de l'élite anglaise, puis française, voire internationale, qui ne détestaient pas faire quelques incursions en Savoie, ne serait-ce qu'au pied des glaciaires de "Chamounix" ou bien, par la suite, séjourner dans les principales villes thermales.

Le thermalisme et les lacs de Savoie

Le thermalisme est sans contredit la pratique touristique par excellence du XIXe siècle, même si la quête de paysages nouveaux ou de "curiosités" n'est pas la motivation première du voyage. Plus que de voyage d'ailleurs doit-on parler de séjours longs dans lesquels les bienfaits des eaux se combinent au climatisme, aux plaisirs mondains et aux distractions de toutes sortes pour assurer la guérison du baigneur. Comme sur le pourtour des Alpes la Savoie est riche en sources thermales et minérales, beaucoup ayant été redécouvertes au XVIIIe siècle et certaines étant devenues des lieux attractifs pour l'élite européenne et les familles régnantes dès la fin de ce siècle. En particulier certaines au bord des lacs. Evian en est un bon exemple qui succéda en notoriété à Amphion, lieu habituel de cure pour la famille royale de Savoie jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Après la découverte des bienfaits de la source Cachat en 1790, le premier établissement thermal ouvre en 1826 et la station ne tardera pas à attirer "les notabilités les plus diverses de l'aristocratie, de la finance, de l'art, de l'industrie ou de la politique venues pour oublier les soucis de la vie et les tracas du monde" (le Guide d'Evian, 1866). Même chose à Aix, dont les eaux très anciennement connues attirent les baigneurs déjà au XVIIe siècle. Le premier établissement thermal est achevé en 1784, époque à laquelle le roi Victor-Amédée prendra l'habitude de séjourner régulièrement dans la station. A la fin du XIXe siècle 9000 curistes y seront recensés (Y. Tyl, 1997), et non des moindres puisque plusieurs têtes couronnées prirent l'habitude de s'y rendre, imitées par certains hommes d'Etat, artistes, magistrats, officiers, rentiers, etc.…

Le thermalisme joua un rôle non négligeable dans la renommée touristique de la Savoie sans que l'on puisse dire pour autant qu'il fut un des vecteurs essentiels du développement du tourisme lacustre. Dans le cas du Léman "c'est le facteur intellectuel qui a été le vrai stimulant du tourisme proprement lémanique" (P. Guichonnet, 1988). On sait d'autre part très bien qu'Aix "snoba" son lac jusqu'à la fin du XIXe siècle, époque à laquelle on commença sérieusement à penser à améliorer les communications entre la ville et celui-ci, voire à aménager ses rives. Quant au lac d'Annecy, ayant connu sur ses bords un début de thermalisme à Menthon en 1865, ses différentes parties étaient à la fin du XIXe siècle "presque aussi inconnues que les bords d'un lac d'Afrique" (cité par G. Grandchamp, 1968). Les effets du thermalisme sur la mise en tourisme de nos lacs pour eux-mêmes, furent probablement beaucoup plus indirects que directs.

La mise en tourisme des lacs de Savoie

Les lacs, comme la montagne d'ailleurs, peuvent être considérés tout d'abord comme un complément à la cure. Cela fut particulièrement vrai à Evian où un quai-promenade commença à être aménagé en 1865 permettant la flânerie au bord du lac (Y. Tyl, 1997), les rencontres, l'observation du mouvement des bateaux et la jouissance du "beau paysage lacustre". Lac-décor offrant un atout supplémentaire à la station dans la mesure où les sensibilités esthétiques s'ouvraient à ce type de paysage. Lac-décor que l'on pouvait également parcourir en barques pour découvrir d'autres perspectives, accéder à certains lieux peu accessibles (Hautecombe sur le lac du Bourget par exemple), voire pour s'essayer à l'aventure lacustre à la suite de Byron et Shelley sur le Léman (leur fameux tour du lac à la voile de 1816), de St Preux emmenant Julie près des rochers de St Gingolph, ou bien de Lamartine sur le lac du Bourget qu'il fréquenta à l'automne 1816 et qui lui inspira une partie de son œuvre, contribuant ainsi à en faire l'archétype du lac romantique. Bien avant que la notion de sport n'investisse les pratiques lacustres, la simple promenade en barque, à rame ou à voile, intégra le lac au territoire du tourisme et des loisirs.

La navigation à vapeur accentua le processus, si bien que les débuts d'une navigation non directement utilitaire (c'est-à-dire non vouée exclusivement au transport de marchandises ou à la liaison entre les différents ports) peuvent très bien être considérés comme l'indicateur d'une mise en tourisme des lacs proprement dits. Au départ les deux aspects s'imbriquent cependant. Le Léman est le premier lac à s'essayer à la navigation à vapeur avec le Guillaume-Tell, lancé le 28 mai 1823 et pouvant transporter 200 passagers. L'idée vient de l'extérieur puisque son promoteur n'est autre que le consul des Etats-Unis à Paris, Edward Church étonné de voir que ce genre de navigation n'existait pas sur le Léman alors qu'elle se développait dans son pays depuis les débuts du XIXe (P. Guichonnet, 1988). Ce "pyroscaphe", ou "barque à feu", selon l'expression forgée lors de l'invention de ce type de moyen de transport, avait comme objectif de réaliser la liaison commerciale entre Genève et Ouchy (Lausanne). Cependant des croisières touristiques furent organisées le dimanche et le lundi, croisières qui durent rencontrer un succès certain puisque dès 1824 une seconde société se lançait dans la navigation à vapeur en mettant à l'eau le "Winkelried". Durant les années suivantes, plusieurs sociétés virent ainsi le jour dont, en 1855, une société à Thonon (la société du Chablais de bateaux à vapeur sur le lac Léman), et ce jusqu'à la constitution en 1873 de la Compagnie générale de navigation sur le lac Léman, compagnie suisse qui demeurera seule dans cette activité jusqu'à aujourd'hui. L'expérience fit école sur les autres lacs. Au lac du Bourget un service régulier de liaison en bateau à vapeur entre le Bourget, Aix et Lyon se met en place dès 1838, avec des hauts et des bas, jusqu'à ce que des problèmes de franchissement du Canal de Savières et, surtout, la concurrence des chemins de fer (le raccordement du chemin de fer "Victor-Emmanuel" avec le réseau français à Culoz se fera en 1858), ne mettent définitivement fin à cette navigation commerciale. Le recentrement de l'activité se fera alors exclusivement sur la navigation touristique à l'intérieur même du lac du Bourget, et ceci à partir des années 1860. Même évolution sur le lac d'Annecy. Le premier vapeur lancé en 1839 (le "Chérubin") remorquait une grande barque pouvant contenir une centaine de personnes avec, là aussi, des hauts et des bas. Il faudra attendre l'Annexion de la Savoie à la France et la visite de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie en 1860 pour que la région annecienne commençât à s'ouvrir quelque peu au tourisme. La "couronne de Savoie", cadeau de l'Empereur et pouvant transporter 400 passagers, fut mise à l'eau en 1861 "pour faire le service sur le lac". Mais ce n'est qu'en 1873 qu'une "compagnie de navigation sur le lac d'Annecy" est fondée, compagnie qui assurera la liaison entre les différentes communes riveraines ainsi que la navigation touristique en lançant plusieurs unités (de plus en plus grosses) au tournant du siècle. Peu de temps après (1875), les "étrangers" commencèrent à séjourner dans cette région, alors qu'auparavant ils ne faisaient qu'y passer la journée.

Sur les lacs d'Annecy et surtout sur le Léman, la période faste de la navigation touristique à vapeur se situe entre la fin du XIXe siècle et 1914. Les capacités de transport en passagers des bateaux ne cesse d'augmenter. A Annecy on atteint une capacité de 700 passagers avec le "France" (1909). Sur le Léman les bateaux-salons à deux ponts avec décors luxueux, confort raffiné, service à bord peuvent contenir chacun entre 1000 et 1600 places (le "Mont-Blanc" par exemple, lancé en 1875). La clientèle est présente grâce à l'essor des villes d'eaux lémaniques. Les palaces et hôtels de luxe fleurissent, aussi bien dans les stations thermales que dans les villes, même si le projet Saturnin Fabre "d'organisation d'une station d'été à Annecy" (1899) n'aboutira pas. Le Royal-Hôtel à Evian (1909), 680 chambres "à l'instar des goûts anglo-saxons" (Y. Tyl, 1997), le Splendide à Aix (1884), le Bernascon, le Mirabeau, le Beau-Rivage sur les bords du lac d'Annecy (1899), l'Impérial Palace (1913), dénotent l'attractivité des régions lacustres savoyardes pour la haute société de l'époque. "La fête parisienne se déplaçait chaque année sur le bord des lacs" (Y. Tyl, 1997). La capacité d'accueil, en lits d'hôtels, voire en villas "meublées", bien modeste pour certains lacs comme celui d'Annecy par exemple (9 hôtels en 1860), augmente, en liaison avec le développement des moyens de transport, l'accessibilité des régions lacustres, l'effort de promotion touristique. Dès 1820 des "guides du voyageur", nouveau genre de littérature touristique, vantent les charmes du Léman. Le guide Richard de 1839 ("guide de l'Etranger à Aix en Savoie") donne toute indication pour un séjour réussi dans la station. En 1852 Jules Philippe, à la suite d'Eugène Sue et de sa "Marquise Cornélia d'Alfi", publie "Annecy et ses environs". On y vante les curiosités, les excursions, les agréments de séjour. Mais c'est surtout grâce à l'initiative locale et à la création des Syndicats d'Initiative que s'élabore, pour les stations non thermales, une véritable politique de promotion touristique. En 1895, à la suite de celui de Grenoble et quelques mois avant celui de Chambéry-Aix-les-Bains, Annecy crée son Syndicat d'Initiative. Il ne cessera d'œuvrer pour l'embellissement de la ville, le développement des divertissements (entre autres pour retenir les baigneurs d'Aix qui "ne font que passer à Annecy"), l'amélioration des conditions d'accueil. Les résultats seront assez spectaculaires dans ce dernier cas puisque le nombre "d'étrangers" à Annecy passera de 7'000 en 1897, à 12'000 en 1898 et à 36'000 en 1904, alors que les "touristes-curistes" seront 40'000 à Aix en 1913 et 13'000 à Evian en 1911 (Y. Tyl, 1997). L'attrait du paysage lacustre et du bon air est évident; la contemplation, un élément central de la pratique touristique d'alors, que ce soit au bord ou sur le lac. Cependant, de nouvelles pratiques sont en germe qui ne tarderont pas à centrer le tourisme sur les qualités mêmes des plans d'eau.

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