Le tourisme lacustre en Savoie
Auteur : J.-C. VERNEX - Niveau de lecture : Scientifique

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L'attractivité des lacs : la santé par le sport

Le désir de santé et de bien-être a été, dès ses prémices, un élément fondamental du tourisme alpin. Déjà, Jean-Jacques Rousseau vantait la pureté de l'air d'altitude et ses effets bénéfiques sur l'homme des villes. Le thermalisme conforta cette idée d'espace régénérant, bientôt relayé par le climatisme (Annecy devint station "climatérique" en 1908) qui offrait entre autres la possibilité aux villes obtenant ce label d'ouvrir un casino ! Lac et montagnes s'associaient non seulement pour procurer aux "étrangers" quelques distractions, mais aussi pour leur permettre par l'exercice du sport en milieu naturel de tirer le maximum de profit pour leur santé de ce "sanatorium alpestre" (terme employé en 1883 par Emile Badoche dans son Dictionnaire du Baigneur et du Touriste) que représentait la Savoie aux yeux de beaucoup.

"Se fortifier au grand air" : alpinisme et nautisme

Selon la doctrine des "harmonies naturelles", redécouverte par le monde médical et diffusée progressivement au XIXème siècle, la marche en montagne, jusqu'à épuisement, dans un paysage splendide était le gage de la réussite parfaite de la cure d'air. Alpinisme et image d'une montagne régénératrice sont liés et sont à mettre en relation avec les développements d'un tourisme lacustre. Ce n'est sans doute pas un hasard si les bases de la création d'un Club Alpin Français sur le modèle du British Alpine Club (1857) furent jetées à Aix-les-Bains en 1870 et si son premier congrès se déroula sur les rives du lac d'Annecy en 1876, avec comme objectif de faire séjourner "le flot des excursionnistes sur les bords de notre lac" et de les faire monter "jusqu'aux cimes élevées qui l'entourent" (lettre adressée au maire d'Annecy par le président de la sous-section d'Annecy en avril 1876). Lacs et montagnes à l'image de la Suisse présentée comme le modèle à imiter dans cette deuxième moitié du XIXème siècle en Savoie, sont perçus comme les éléments indissociables de l'attractivité touristique de cette province. Chaque station a la mode cherchera son "Righi" offrant un panorama somptueux ou des montagnes proches permettant marche et cure d'air. Annecy commencera à équiper le Semnoz en 1871; le Revard le sera en 1890 grâce à l'impulsion de la sous-section d'Aix du Club Alpin; les Voirons, dominant le Léman, deviendront un but de promenade apprécié des excursionnistes. Les livrets-guides édités par les Syndicats d'Initiatives à la fin du XIXe siècle insistent tout autant sur les curiosités naturelles facilement accessibles à la périphérie des stations, sur les possibilités d'excursions dans les montagnes environnantes que sur les facilités nautiques : horaires des bateaux à vapeur, promenades en barques à rames ou en embarcations à voiles (dès 1861 semble-t-il à Annecy).

Certes la promenade en barque sur un lac ne peut être assimilée à un sport dans la mesure où l'idée de compétition en est généralement absente. Ce ne fut pas le cas du yachting qui, sans que l'on puisse percevoir au départ un lien très net avec une volonté de développement touristique, fit son apparition sur les lacs de Savoie dans le dernier quart du XIXe siècle. Difficile d'ailleurs de dater précisément son émergence, en particulier sur les lacs d'Annecy et du Bourget. On connaît pour ce dernier l'existence de régates regroupant avirons et voiles fin XIXe siècle, au moment où se crée le "Club Nautique d'Aix-les-Bains" (1882). Sur le lac d'Annecy ses débuts semblent antérieurs. En 1865 la "Société des canotiers" organisera des courses à l'aviron, à la voile et de "gros bateaux plats". Puis en 1881, une "Société Nautique" est mise sur pied dans le but de préparer des régates. Son règlement est sévère et montre bien l'image de distinction sociale attachée à ce sport. Le costume (pantalon blanc, ceinture rouge, chemise blanche, canotier en paille blanche, etc…) doit obligatoirement être porté durant les réunions et les membres actifs mettront leur honneur "à avoir une conduite convenable et () se faire remarquer par leur bonne tenue". A l'image de ce qui se passe sur le Léman suisse, le yachting est au départ un sport réservé à une élite sociale originaire du lieu aussi bien qu'extérieure. Ceci est particulièrement vrai pour Genève qui, en raison des fortunes présentes et de son ouverture sur le monde, entre autres sur l'Angleterre, sera la première ville de Suisse à créer un yacht club (Société Nautique de Genève, 1872), dans le double but de promouvoir les sports lacustres sur le Léman et de développer les activités sociales et gastronomiques par l'organisation de banquets ! Etrange amalgame qui montre bien en définitive l'aspect "loisirs chics" de cette pratique associée à la recherche de la santé par le sport. Cette dernière motivation est également très explicite puisque, selon les membres fondateurs, certains d'origine anglaise, tous sont "épris d'efforts physiques et de grand air". Même motivation d'ailleurs à Annecy puisque un des objectifs de la Société Nautique, en plus de donner à la ville une attractivité touristique supplémentaire, était de se "fortifier au grand air", voire d'éviter que la jeunesse ne "roule d'un café à l'autre ou sous les arcades (de la ville) tout un après-midi" !

Quoi qu'il en soit, le yachting innove un nouveau type de relation avec les lacs. Du lac-décor on passe au lac-support d'activités ludiques et sportives. Sur le Léman, les premières régates internationales (toujours alliant rames et voiles) seront organisées en 1881 sous l'impulsion de la Société Nautique de Genève, en attendant celles d'Evian dont la première se déroulera en 1925 sous l'égide de la Société Nautique du Léman Français (fondée en 1921). Aix également se lance dans l'organisation de régates internationales tout en gagnant une certaine réputation avec ses courses de canots automobiles dès 1905 (comme à Evian la même année). L'activité sportive se donne en spectacle. Les lacs s'animent, s'intègrent progressivement à la logique d'un tourisme sportif de haut niveau. Il ne reste qu'un pas à franchir pour plonger dans leur miroir bleu et scintillant..

Des bains froids à la natation

Ce ne fut pas chose facile, en tout cas de la part des populations locales craignant l'eau lacustre beaucoup plus que la valorisant. Mise à part les enfants ou quelques adultes cherchant la fraîcheur durant les périodes caniculaires de l'été alpestre il était sans doute très rare de voir des baigneurs en milieu naturel sur les rives des lacs de Savoie dans cette deuxième moitié du XIXe siècle. Cependant la pratique des bains de mer avait déjà été lancée sur les bords de la Manche et remportait un franc succès auprès de la "classe de loisirs" attirée par les promesses thérapeutiques de l'eau froide. En Suisse voisine, en particulier à Genève, la nouvelle mode avait depuis longtemps fait des émules, aussi bien dans le Rhône, dans l'Arve, que dans le lac au grand dam des principes d'une morale bourgeoise et puritaine puisque les baigneurs ne semblaient pas encore connaître l'existence du maillot de bain ! D'où l'édification à partir des années 1830 d'établissements de bains sur pilotis, clos de toute part pour ne pas offusquer les passants et constitués en général de deux bassins séparés, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes, sans aucune communication possible de l'un à l'autre. Ces "bains clos" ou "bains froids" se diffuseront sur les rives des lacs suisses sans que leur finalité soit essentiellement touristique. Bains hydrothérapiques par excellence ils participent de ce grand mouvement vers la santé par des exercices en milieu naturel qui investira l'espace lacustre de façon de plus en plus évidente vers la fin du XIXe siècle et les débuts du XXe et modifiera en profondeur la relation avec l'eau.

L'émergence de nouveaux besoins crée de nouvelles ressources. Sur la riviera lémanique on ne tardera pas à comprendre qu'il peut y avoir là matière à soutenir le développement touristique déjà bien présent. Vevey, Montreux entre autres s'équiperont de bains clos à la fin du XIXe, de même Lausanne où ce type d'aménagement est "réclamé par les habitants et les étrangers en séjour" dès 1859. Mais en Savoie les choses traînent davantage. Les stations thermales voient-elles d'un mauvais œil cette concurrence de l'eau lacustre ? Aucun bain froid n'est attesté à Evian à la fin du siècle, ni à Aix où en 1884 encore se pose la question : "Pourquoi ni joutes, ni régates, ni bains froids ?" Nous l'avions vu, dans ce dernier cas le lac est encore bien lointain et il faudra attendre les années 20 pour qu'un établissement, plus ou moins de ce type, les "Bains Chaberty", voit le jour. Annecy par contre avait été plus innovante puisque des "Bains froids du lac", y avait été ouvert en 1878 par un certain Prioulet, avignonnais d'origine. Mais dans ce cas aussi l'argument touristique n'était pas primordial. Il n'empêche. On ose maintenant toucher l'eau, s'immerger. Une nouvelle ressource-lac est en train de naître. La liaison eau-air-montagne-santé se renforce. La connotation sportive donnée à la pratique, apportée essentiellement par les estivants, fera le reste pour en arriver au "produit touristique lacustre" que nous connaissons aujourd'hui, au lac "actif" concurrençant le lac "contemplatif".

Cette mutation passe ainsi par le développement de la natation qui culminera durant l'Entre-Deux-Guerres faisant de "l'ensemble de nos lacs de véritables plages". Avec elle les lacs confortent leur image de "stade sportif" en germe avec la vogue du yachting, aux risques d'en perdre quelque peu leur identité profonde. Pourtant, là encore, la natation tarde à investir véritablement les lacs de Savoie. Mise à part Genève qui ouvre une école de natation dans les années 1789, soit seulement quatre ans après celle de Paris, il faudra attendre la décennie 1920-1930 pour que s'institutionnalise cette pratique sur les rives des lacs savoyards par le biais d'un vaste mouvement d'éducation (écoles, sociétés de natation, comme par exemple les "Dauphins anneciens" en 1931 ou sociétés sportives féminines : la Société Cyclamen" en 1926, entre autres).

L'engouement vient-il des estivants, de plus en plus nombreux à s'installer sur les rives des lacs pendant les mois d'été ? Certains hôtes illustres ont-ils donné l'exemple, comme Taine à Menthon ou bien André-Charles Coppier à Talloires qui "ne quittait jamais son chapeau en nageant" ? Ce qui semble certain en tout cas c'est la participation des estivants aux événements sportifs répercutés par la presse locale. La première traversée du lac d'Annecy à la nage par exemple (Sevrier-Chavoire en juillet 1924) fut réalisée par deux "pensionnaires distinguées" de l'Hôtel Beaurivage. Nombreux étaient également les estivants à participer ou à apprécier les concours de natation alors très en vogue dès les débuts du XXe siècle. En août 1923 par exemple les "fêtes nautiques" de l'Imperial Palace mettent en scène nageurs et nageuses, plongeurs et plongeuses devant les "foules élégantes" de la clientèle de ce palace et des principaux hôtels des environs. La nouvelle pratique gagne les hôtels plus modestes, voire les pensions de famille. Elle ne tarde pas à s'étendre à l'ensemble des plans d'eau tout en posant, raccourcissement du maillot oblige, l'éternel problème du respect des bonnes mœurs.

Avant d'investir dans des aménagements coûteux, les différentes municipalités riveraines des lacs y répondent par le biais des règlements de police, interdisant la pratique à proximité de rives urbanisées par exemple. Mais pour certains cette nouvelle mode, "principale distraction du grand nombre de nos hôtes" (Louis Pfister, directeur du Syndicat d'Initiative d'Annecy, 1927) peut devenir un atout touristique majeur pour les lacs de Savoie. Il faut donc aménager, construire de nouveaux lieux pour nager et pour répondre aux besoins de détente et de luxe de la clientèle fortunée qui daigne encore, malgré les différentes crises, passer l'été (plutôt l'été d'ailleurs que les intersaisons comme, semble-t-il, auparavant) sur les bords des lacs savoyards.

La plage "moderne, élégante et sportive"

D'où vient le modèle ? De Suisse, d'Allemagne, d'Amérique ou bien d'ailleurs ? A la fin des années 1920 le "concept" - dirions-nous aujourd'hui - de la plage "moderne, élégante et sportive" est définitivement mis au point. La "plage libre", comme on l'appellera alors pour l'opposer aux bains clos toujours en vigueur, est perçue comme l'équipement incontournable de toute station touristique lacustre digne de ce nom, du moins par les promoteurs du développement touristique, hôteliers et hommes d'affaires entre autres. Plage "libre" parce que - révolution des mœurs oblige - hommes et femmes peuvent se baigner ensemble mais aussi parce qu'elle répond au nouveau besoin d'ouverture sur "la libre nature" (comme on pourra le lire sur les panneaux d'une exposition présentée à Genève en 1931 et intitulée "Architecture et Sports"), sur l'air, le soleil et la vastitude du plan d'eau. Elle répond ainsi aux nouvelles relations avec la nature qui caractérisent l'Entre-Deux-Guerres (nous y reviendrons), mais également, par l'intermédiaire d'une architecture fonctionnelle et rationnelle aux besoins d'activités sportives et de détente d'une certaine élite sociale.

Après Ouchy (Lausanne), plage élitaire créée à l'initiative de la Société des hôteliers et visant la clientèle étrangère séjournant sur la rive suisse du Léman, Evian se lance dans l'édification d'une plage moderne sous l'impulsion de la Société des Eaux (1928-29). Son site et ses installations "grandioses" ne vont pas tarder à attirer les foules, le confort étant poussé à l'extrême. On pense même au salon de coiffure et à la piste de danse, sans parler du "stade de jeux athlétiques" qui domine ces installations. Autre révolution : le "lobby thermal" ne voit plus dans les baignades lacustres une concurrence mais plutôt une complémentarité. Aix s'engage sur cette voie car pour certains une plage moderne permettra "d'attirer la jeunesse, réservoir de future clientèle pour nos thermes" (l'Avenir d'Aix, 1932). La "grande plage d'eau douce", due à l'architecte Roger Pétriaux, ouvrira ses portes en juin 1933 au Petit Port en offrant à sa clientèle distinguée un équipement digne des plus belles plages. Entrée monumentale entourée de pergolas fleuries, grande terrasse-promenade, cabines, pelouses verdoyantes, "bar du soleil", restaurant, pataugeoires, jeux pour enfants, plongeoirs, tous les ingrédients des nouveaux lieux des plaisirs d'eau sont présents, sans parler de la dimension éducative et hygiénique ("Stade Hebertiste" en l'honneur de G. Hebert, ardent défenseur de la "médecine naturelle" et des exercices physiques au grand air). Annecy suivra enfin, après quelques hésitations, et grâce à la ténacité des responsables du Syndicat d'Initiative qui, comme toujours, se serviront du modèle suisse pour convaincre de la justesse de leurs idées ("la Suisse aménage les rives de ses lacs" (….) pour reconquérir "la première place parmi les régions de tourisme et de villégiature"). En juin 1935, la plage est inaugurée, une plage "chic, élégante et mondaine, avec tous les attributs aquatiques et nautiques que l'on peut, pour le moment, se procurer seulement qu'en Amérique".

Lieu sportif par excellence, mais aussi lieu de la démonstration de soi et du plaisir, la plage moderne deviendra, dans chacune de ces villes balnéaires, un des hauts lieux de l'élégance et de la fête. Régates, courses de "canots à pédales", exhibitions de natation, fêtes des fleurs, concours d'élégance automobile, concerts de jazz, défilés de mode se succéderont dans ces nouveaux territoires de la distinction, jusqu'à mettre en scène les nouveaux comportements "extravagants" faisant leur apparition sur les plages à la mode d'une Méditerranée tout récemment "découverte" comme séjour d'été.

 

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