Le tourisme lacustre en Savoie
Auteur : J.-C. VERNEX - Niveau de lecture : Scientifique

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S"L'ère des femmes cuites" : les lacs de Savoie dans la société des loisirs"

"L'ère des femmes cuites", selon l'expression d'un chroniqueur de l'Echo des Alpes en août 1933 choqué par la nouvelle relation au soleil, surtout de la part du "beau sexe", commence vraisemblablement en 1925 sur la plage de Juan-les-Pins, haut lieu d'innovations à cette époque de révolution des mœurs et de mutation des canons de la beauté féminine. La mode du bronzage diffusée par de nouveaux médiateurs plus proches du show biz que de la haute bourgeoisie, investira la plage donnant ainsi à cet espace une nouvelle signification. Par l'intermédiaire des villégiateurs (ou plutôt des "estivants", puisque l'été devient la saison privilégiée des séjours près de l'eau), ce nouveau comportement gagnera rapidement les rives des lacs de Savoie, gommant encore plus la spécificité lacustre par rapport à la mer.

Des bienfaits du soleil au bord de l'eau

La mode du bronzage est fille de l'héliothérapie. L'exposition du corps au soleil, reconnue comme remède durant l'Antiquité, fut redécouverte au XIXe siècle à l'occasion de ce grand mouvement vers la médecine naturelle à l'intérieur duquel Arnold Rickli en particulier s'illustra en créant en 1855 à Veldes (Autriche) le premier institut pour la "cure atmosphérique". Le "bain de soleil" y jouait un rôle important et fut repris par un certain nombre de médecins suisses associant la thérapie de l'air d'altitude et à celle du soleil. La cure d'air et de soleil ne tarda pas à gagner les rives de certains lacs suisses puisque dès 1915 un journal du canton de Vaud par exemple incitait les jeunes écoliers, filles ou garçons, de profiter de leurs après-midi de congé pour "aller au bord du lac (Léman) prendre un bain d'air et de soleil". Eau, air, soleil, la trilogie du "sanatorium alpestre" est complète; le lac s'y intègre, cautionnant la dénudation des corps implicite dans cette nouvelle pratique.

Ce discours hygiéniste demeure cependant plus discret en Savoie. Ce n'est, semble-t-il, qu'à partir des années 1927-1930 que les responsables du développement touristique d'une part, la presse locale de l'autre, se font l'écho des comportements de certains touristes aux mœurs "ultra-modernes", "adorateurs du soleil, modernes incas nous reportant à l'âge du bronze" ! Le jeu de mot était facile ! Il n'en demeure pas moins que l'introduction de ces pratiques en relation avec de nouvelles images de soi et d'autrui, en choquera plus d'un. L'Union diocésaine d'Annecy, entre autres, réagira promptement en demandant aux maires des communes touristiques de la Haute-Savoie de "réprimer les pratiques modernes du nudisme" (1934). Le développement du tourisme lacustre ne fit pas que des heureux et le raccourcissement du maillot fut un argument supplémentaire pour pousser à l'édification de la plage "moderne, élégante et sportive", bientôt dotée de solarium, comme à Evian par exemple et à Aix où, selon les dires du Conseil Municipal d'Annecy visitant ces installations en 1933 : "il y a des baigneurs, mais on semble vouloir surtout prendre des bains de soleil".

Quelle différence alors dans les comportements au bord des lacs de Savoie par rapport à ceux en vogue sur les littoraux maritimes ? Le lac deviendrait-il un ersatz de mer, la montagne en plus ? Il serait intéressant d'approfondir cet aspect qui, entre autres conséquences, concourt à renforcer une vision touristique souvent purement estivale des lacs au détriment des autres saisons. Lac-été, bleu et ensoleillé (donc chaud), tel qu'il va commencer à apparaître dans les dépliants ou la publicité touristique en liaison avec l'engouement de plus en plus fort pour la vie en plein air et avec le processus de "démocratisation" des loisirs et du tourisme.

La démocratisation des pratiques touristiques et les lacs

L'après deuxième guerre mondiale représente à l'évidence une période charnière pour le tourisme lacustre en Savoie. D'une part parce que le lac est devenu un produit touristique en lui-même, produit d'été connoté par des images de jeunesse, de sport, de bien-être, d'autre part parce que la mutation concernant la clientèle est profonde, tant au niveau de ses habitudes qu'à celui de son origine sociale.

Le deuxième conflit mondial a en effet mis fin à "l'âge d'or" d'un tourisme de luxe sur le Léman (P. Guichonnet, 1988) et ailleurs. Mondanités, festivités et longues villégiatures vont faire place à une mobilité beaucoup plus grande des estivants (en cela aidé par le développement de l'automobile) et à un raccourcissement de plus en plus notable des séjours. Inaugurée en 1936, la "démocratisation" du tourisme conduira vers la Savoie, selon les termes de Louis Pfister en 1938 : "les voyageurs que l'on appelle les bénéficiaires des congés payés". Il faudra alors penser à se doter "d'une nouvelle catégorie d'hôtels sans luxe destinés aux classes modestes" (Syndicat d'Initiative d'Annecy, 1936). La structure des équipements d'accueil évoluera donc de façon très significative aux bords des lacs, à l'avantage de l'hôtellerie de seconde catégorie, des centres de "tourisme social" et du camping (que le Touring Club avait tenté de lancer en France dès les années 1912).

Ce dernier type d'hébergement apparaît timidement sur les rives des lacs de Savoie durant l'Entre-Deux-Guerres. Réservé alors aux adolescents souvent encadrés par des mouvements proches du scoutisme il participe de cette valorisation de la vie au grand air qui caractérise l'époque, valorisation liée, entre autres, aux théories de Pierre de Coubertin et à la tendance vers un "nudisme libérateur" qui s'établira progressivement au grand jour près de l'eau. Sur les bords du lac d'Annecy par exemple un camp d'été pour jeunes américains s'ouvre en 1925 à Veyrier, en 1926 à Angon (Talloires), un campement des éclaireurs de France à St Jorioz en 1928. Le camping sauvage ne tardera pas à faire son apparition juste avant la deuxième guerre pour, à partir des années 1960, investir de façon encadrée et institutionnalisée les rives lacustres de certaines communes jusqu'à compter en nombre de lits pour une part importante des hébergements touristiques. Aujourd'hui et en moyenne dans l'ensemble des régions lacustres des deux départements savoyards la capacité d'accueil en camping représente 43,2% de l'hébergement marchand proposé (totalité des hébergements touristiques sans les résidences secondaires), avec une très nette prédominance au lac d'Aiguebelette (82,6%), lac resté plus à l'écart d'un tourisme national et international que les grands lacs subalpins, un avantage marqué au lac d'Annecy (51,9%), voire sur les rives françaises du Léman (46,9%). Seul le lac du Bourget présente une structure d'hébergement quelque peu différente puisque le pourcentage de lits en camping ne dépasse pas 19,5% alors que les lits en meublés ou résidences touristiques frisent le record (53%) et que les lits en hôtellerie atteignent le plus haut niveau des lacs savoyards, soit 26,8%, ceci grâce à Aix-les-Bains (Agences touristiques départementales, Savoie et Haute Savoie, 2001-2002).

Le thermalisme, et sa tradition de luxe, marquerait-il encore, certes de façon beaucoup moins voyante que par le passé, le paysage touristique de nos rives lacustres ? De manière indirecte peut-être dans certains lieux précis ayant construit leur renommée sur cette image et cette tradition. Aix tenta de relever le défi mais vit disparaître ses palaces, vendus en appartements. Evian résista un peu mieux autour du slogan "Santé-Tourisme-Elégance" et d'une image de "Deauville des Alpes" (Y. Tyl, 1997) alliant "douceur du bien vivre", sports distingués (Evian possède le plus ancien golf de France), et manifestations prestigieuses (Rencontres musicales par exemple), mais également en jouant la carte de la plaisance sur un lac en cela célèbre. Certes la plaisance également s'est démocratisée grâce, entre autres, à la standardisation des bateaux (le "Vaurien, un bateau au prix d'une bicyclette" !) et à l'élévation du niveau de vie, dans une région économiquement dynamique, tout comme le ski nautique (le water ski apparaît sur les lacs de Savoie vers 1935 après plusieurs essais sur le lac d'Annecy dès 1921), ou bien le motonautisme. Tant et si bien qu'aujourd'hui un des principaux problèmes de gestion des espaces lacustres savoyards réside plus dans la maîtrise des activités de loisirs sur les plans d'eau et dans la protection du patrimoine paysagé ou autre que dans un développement touristique pensé en termes quantitatifs.

 

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