Le tourisme lacustre en Savoie
Auteur : J.-C. VERNEX - Niveau de lecture : Scientifique

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Les lacs de Savoie entre développement et protection

A l'échelle des deux départements et en se référant à l'indicateur de la capacité d'accueil touristique, les lacs savoyards représentent aujourd'hui 9,7% de l'ensemble de l'hébergement marchand de la Province. Cela semble évidemment peu de choses et démontre assez clairement le poids de la montagne au sein du tourisme savoyard, poids confirmé par la prépondérance de l'hiver, dans l'évolution des nuitées par saison (60% pour 2001 selon l'observatoire du tourisme Savoie-Hte Savoie contre 33% pour l'été). Les données manquent malheureusement pour estimer de façon plus précise la fréquentation touristique des espaces lacustres en été, sauf pour les Pays du Léman qui, toujours en 2001, regroupaient 16% des nuitées haut-savoyardes. La montagne avant le lac ? Sans doute plus la montagne ET le lac, dans la mesure où la complémentarité entre ces deux espaces semble évidente dès les débuts du tourisme savoyard : des lacs miroirs des montagnes aux lacs "actifs", supports eux aussi d'activités sportives et de détente diversifiées. N'oublions pas également, qu'au niveau des loisirs, la promenade et la randonnée sont prédominantes dans les pratiques des vacanciers (65%), loin devant la baignade (10%). Promenade et randonnée en montagne, mais aussi à proximité, voire autour des lacs. Encore faut-il que le processus d'urbanisation n'y fasse pas obstacle.

Situés au sein d'espaces économiques montrant un fort dynamisme, à proximité de centres urbains connaissant une notable expansion démographique, les lacs de Savoie ont été soumis, depuis les années 1960, à une forte pression anthropique concurrençant leur "vocation" touristique. Le processus d'urbanisation, voire de periurbanisation, concerne maintenant, peu ou prou, l'ensemble des espaces lacustres. Sur les rives françaises du Léman la surface urbanisée a été multipliée par six entre 1936 et 1997 permettant théoriquement d'accueillir en été, compte tenu des résidences permanentes et des résidences touristiques potentielles quelques 110.000 personnes soit une densité de 880 ha/km2 (DDE Haute Savoie, février 1999). Le bassin du lac d'Annecy gagna près de 10.000 habitants en 25 ans du fait de l'expansion urbaine d'Annecy. Quant aux communes riveraines du lac du Bourget, elles virent augmenter leur population permanente de près de 58% entre 1962 et 1996, la partie sud du lac étant la plus touchée du fait de la proximité des agglomérations d'Aix-les-Bains et de Chambéry. Urbanisation liée à la croissance urbaine, mais également au développement des résidences secondaires (environ 70.000 au total autour de nos lacs) conduisant à une forte consommation de terrains, à un mitage de l'espace et à une privatisation des rives. Aujourd'hui environ 67% des rives françaises lémaniques sont privatisées, 50% des rives du lac d'Annecy, la quasi-totalité de celles du lac d'Aiguebelette, contre 25% pour le lac du Bourget du fait des fortes contraintes liées à l'orographie et au réseau d'infrastructures de transports.

D'où les choix à opérer en terme d'aménagement pour maîtriser la croissance urbaine, satisfaire la demande en loisirs de proximité (quelques 130.000 habitants potentiels en été autour du lac d'Annecy, près de 200.000 dans le bassin versant du lac du Bourget) et conserver l'attractivité touristique des espaces lacustres, entre autres en termes d'accessibilité et de paysages. Certes la question n'avait pas échappé à la vigilance de certains observateurs des développements du tourisme lacustre, en particulier sur les bords du lac d'Annecy où dans les années vingt on s'inquiéta déjà de conserver des espaces pour des équipements publics de loisirs face aux débuts de l'urbanisation des rives (cf l'Industriel Savoisien, 12/9/1925 : "Bientôt Veyrier, Chavoires, Menthon ne feront plus qu'une agréable agglomération de banlieue où la poussière des autos rugissantes s'élèvera comme un vélum devant le fond de la montagne"). Mais il faudra attendre l'après deuxième guerre mondiale pour que se structure véritablement un espace de loisirs propre à répondre aux nouveaux besoins des sports nautiques. La multiplication des points de mouillage liés à toutes les formes de plaisance en est un exemple, sans pour autant satisfaire entièrement une demande en expansion dans un espace au niveau de vie relativement élevé et à proximité de grandes agglomérations urbaines (Lyon - Grenoble - Genève). Au lac du Bourget 2.500 mouillages sont offerts dans les ports, contre 3.500 places sur les rives françaises du Léman (dix ports publics et près de 80 ports privés de petite taille) et contre environ 2.600 au lac d'Annecy (sept ports mais un nombre conséquent de corps morts). Sans doute le nombre de bateaux utilisant ces plans d'eau est-il plus important, cela expliquant les saturations observées à certaines périodes et dans certains secteurs lacustres, en particulier sur le lac d'Annecy où la densité moyenne de bateaux par unité de surface s'élève à un peu plus de 1 bateau à l'ha (contre 0,6 pour les lacs du Bourget et du Léman).

Les lacs de Savoie, espaces saturés ? La question semble pertinente en regard des évolutions observées. Mais comment intégrer la dimension d'un développement économique dans lequel le tourisme joue un rôle fondamental au sein d'une problématique de sauvegarde de la ressource ? Ceci en pensant bien que les lacs de Savoie représentent d'une part une richesse indéniable en termes d'écosystèmes naturels et de réservoir d'eau douce (la prise d'eau lacustre pour l'alimentation des agglomérations est un usage qui tend à se généraliser), d'autre part un espace d'activités, pour d'autres groupes sociaux, en particulier les pêcheurs. Faut-il se diriger, pour tenter de régler les conflits d'usage, vers une spécialisation des plans d'eau, comme au lac d'Aiguebelette qui tend à développer, depuis 1997, une image fortement connotée par le seul sport de l'aviron au détriment des autres types d'exploitation traditionnelle, ou bien vers une approche plus globale dans le cadre du développement durable, comme le propose le projet "Grand lac" initié récemment par le Conseil Général de la Savoie ? Projet ambitieux à l'horizon 2015 visant à garantir un équilibre "entre le nécessaire développement économique" et "l'indispensable préservation de notre patrimoine naturel et culturel", il s'articule autour d'une série de thématiques prenant en compte l'ensemble des dimensions d'une problématique lacustre : l'eau certes, dans un souci de qualité, mais aussi les paysages, la valorisation des berges (quitte à éloigner, autant que faire se peut, les trafics et axes de communication pour améliorer l'accessibilité du plan d'eau), le patrimoine et la culture, le tourisme et les loisirs (en valorisant, entre autres, la complémentarité lac/montagne), le développement économique (axé sur les éco-industries par exemple), le tout pour "répondre aux besoins du présent en préservant ceux des générations futures". Vaste programme qui a le mérite de poser un certain nombre de grandes questions sur le devenir des lacs de Savoie tout en privilégiant un objectif de qualité et que certains, en d'autres termes et en d'autres lieux, pressentaient déjà comme nécessaire dès les premières décennies du XXe siècle, tel cet appel du 25 août 1924, au lac d'Annecy, visant la création "d'un syndicat des riverains du lac" pour "défendre la beauté du lac et sa paix contre les entreprises industrielles qui les menacent"! Reste à espérer que la gestion des grands lacs de Savoie saura concilier, sur ces espaces restreints et fortement attractifs, les multiples usages, les multiples regards, les multiples intentions des différents acteurs dans le respect d'une identité forte de "lac alpin" base évidente, sur le plan touristique et patrimonial, de la conservation de la ressource.

 

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