Le traité de Saint-Julien (1603)
Auteur : Laurent Perrillat - Niveau de lecture : Scientifique

Page suivantePage précédente

1. Le contexte politique, confessionnel et militaire de Genève et de la Savoie du Nord dans la seconde moitié du XVIe siècle

 

Après avoir connu des heures glorieuses et une prospérité économique certaine durant le XVe siècle, Genève cherche à affirmer son indépendance. La Réforme, introduite dans la ville durant les années 1530, fournit aux Genevois la possibilité de s’affranchir de la tutelle politique exercée par le duc de Savoie et l’évêque. L’indépendance de Genève s’est donc doublée d’une divergence confessionnelle : le duc de Savoie n’a jamais admis la révolte politique des bourgeois de la cité du Léman ; pour lui, les Genevois sont des sujets rebelles à leur souverain.

On n’ignore pas en effet que Genève chasse son évêque et passe à la Réforme en 1535-1536, prenant ainsi entièrement en main son autonomie et se faisant " Rome protestante ". A ces troubles politico-religieux s’ajoutent les heurs et malheurs de la Savoie : de 1536 à 1559, la partie méridionale du duché est occupée par le roi de France, tandis que les proches environs de Genève (Bailliages, Chablais occidental) sont aux mains des Bernois, protestants luthériens et alliés depuis 1526 à Genève. C’est là un élément important car ces provinces savoyardes adhèrent à cette époque à la Réforme : elles le sont encore à la fin du XVIe siècle, malgré les traités de Cateau-Cambrésis (1559) et Lausanne (1564) qui restituent l’ensemble de ses États au duc de Savoie.

La Savoie du nord connaît donc une situation confessionnelle confuse où des sujets ne pratiquent pas la même religion que leur prince. En effet, le Chablais demeure protestant jusqu’au tournant des XVIe-XVIIe siècles et les missions de saint François de Sales.

On voit là, dès le milieu du XVIe siècle, les germes de possibles tensions : une situation géopolitique où Genève joue les trublions, demeure une ville importante sur le plan économique mais isolée au milieu de territoires qui lui sont hostiles sur le plan religieux et qui ne lui appartiennent pas ; elle sert de surcroît de porte de garde à la Confédération helvétique. L’idée était déjà claire à cette époque que si Genève tombe, c’est l’ensemble de la Suisse qui peut succomber.

Sa situation diplomatique est précaire : elle doit sans cesse trouver des alliés pour affirmer son indépendance. Genève s’oriente donc dans deux directions : la Suisse tout d’abord car elle signe un traité de combourgeoisie avec Berne en 1526, accords étendus à Zurich en 1584, qui sont d’ordre militaire et économique, liant les trois villes dans une sorte de ligue défensive. La France ensuite : on sait l’importance que tient le parti huguenot dans le royaume et les accords déjà anciens existant entre le Roi et les Cantons (notamment en ce qui touche le recrutement de militaires). Le roi de France avait tout intérêt à maintenir l’indépendance de Genève : cela permettait d’endiguer les ambitions démesurées du duc de Savoie et, par conséquent, de son allié, le roi d’Espagne. Genève alliée des Français permettait également de menacer le " chemin des Bourguignons ", cette route militaire stratégique qui traversait toute la Savoie, passait en Franche-Comté par la vallée de Chézery et constituait un élément essentiel dans le système de communication entre les Pays-Bas et le Milanais, possessions espagnoles.

Certes, un " mode de vivre " est signé en 1570 entre Berne, Savoie et Genève : il règle les rapports entre les parties et le sort des paroisses de Saint-Victor-et-Chapitre mais il s’agit d’une cote mal taillée. En réalité, le duc de Savoie tenta plusieurs fois de remettre la main sur Genève dans la seconde moitié du XVIe siècle. Si Emmanuel-Philibert eut un règne pacificateur et chercha l’apaisement des relations, à partir de 1580, les Savoyards, dominés par la personnalité brouillonne et fantasque de Charles-Emmanuel Ier, se lancent dans de folles entreprises.

Portrait de Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie (1580-1630), gravure tirée de S. Guichenon, Histoire généalogique de la royale Maison de Savoie Pour les mener à bien, le duc de Savoie s’allie au roi d’Espagne, alliance concrétisée en 1584 par son mariage avec la fille de Philippe II. Il s’oriente ostensiblement du côté de l’Espagne et s’abouche avec la Ligue. Il se sent donc suffisamment fort pour envahir en 1588 le marquisat de Saluces, dernier territoire transalpin resté aux mains des Français depuis la fin des guerres d’Italie.

Cet événement fait l’effet d’un détonateur, dont les répercussions se font sentir jusque sur les bords du Léman. Trop occupée par les guerres de la Ligue, la France ne put guère réagir et, enhardi par ce succès, le duc voulut faire main basse sur Genève. Il n’en était pas, d’ailleurs, à sa première tentative puisqu’en 1582 et 1586, déjà, il avait essayé de prendre la ville par surprise mais sans succès. Cette nouvelle menace pesant sur Genève, jointe à une conspiration avortée dans le pays de Vaud, territoire alors aux mains des Bernois, décide ces derniers à entrer en guerre contre le duc de Savoie. Dès 1589, avec l’aide de ses alliés bernois, Genève passe à l’offensive. Passons sur l’ensemble des opérations militaires, assez compliquées, qui s’ensuivirent : elles ont été fort bien relatées ailleurs et toute bonne Histoire de la Savoie en fournit la trame essentielle. On retiendra cependant que dès le début des années 1590, les Bailliages, le Genevois, le Chablais et le Bas-Faucigny sont le théâtre des opérations opposant les Savoyards, flanqués de troupes espagnoles, aux Berno-Genevois. Les témoignages dont nous disposons ne manquent pas de relater la désolation de ces régions (terres brûlées, atrocités commises par les deux camps…) et ce, jusqu’aux portes d’Annecy. J’en veux pour preuve une légende que l’on raconte à La Balme-de-Sillingy ( douze kilomètres d’Annecy), celle de la Circé du Tornet. On rapporte en effet que les Bernois vinrent piller la chapelle du château de La Bâtie, situé sur cette paroisse. Ils y firent grand ravage et grand butin et repartirent, leurs mulets chargés d’or. Au lieu-dit le Tornet, en bons iconoclastes, ils se mirent en devoir de renverser la croix qui y était érigée. Ils tentent d’abattre ce qu’ils prenaient pour un signe de l’idolâtrie papiste mais ils n’y parviennent pas et, soudainement, hommes et bêtes sont transformés en pourceaux… La légende ajoute que certains soirs, au dit lieu, on peut encore entendre leurs grognements… Au delà de l’anecdote fantaisiste, cette historiette est intéressante car elle montre combien le souvenir des Bernois est demeuré vivace et négatif parmi les populations, pendant longtemps (cette légende a été mise par écrit au XIXe siècle seulement), et elle est également révélatrice d’une idée de revanche et de reconquête catholique contre les envahisseurs hérétiques.

Pour en revenir à l’Histoire, une trêve est signée en 1593 mais celle-ci, en définitive, ne règle pas grand chose si ce n’est qu’elle apporte une suspension d’armes. Il faut en fait attendre 1598 pour avoir une première véritable négociation : le traité de Vervins, signé le 2 mai 1598, met fin à la guerre entre l’Espagne et la France et leurs alliés (dont le duc de Savoie et Genève). Dans la foulée de cette paix internationale, Genevois et Savoyards se rencontrent à l’automne 1598 mais, ne disposant pas de médiateurs, cette négociation n’aboutit pas.

Pendant ce temps, la diplomatie française (alliée, rappelons-le, de Genève) devait encore régler la question de Saluces : devant les tergiversations de Charles-Emmanuel Ier, le roi de France envahit la Savoie, s’en rend maître par une conquête fulgurante (deuxième semestre de l’année 1600) et obtient par le traité de Lyon (17 janvier 1601) un sérieux avantage : Charles-Emmanuel Ier garde Saluces mais cède à la France la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex. On notera au passage que ces changements territoriaux font de la France la voisine directe de Genève.

On comprend dès lors la colère et l’amertume du duc Charles-Emmanuel Ier : il n’a pu mettre la main sur Genève, qu’il considère toujours comme sa possession, et est, de surcroît, privé de la plupart de ses possessions sur la rive droite du Rhône. On comprend donc également pourquoi il ait cherché à se venger et imaginé l’Escalade. Je n’insiste pas ici sur cet événement qui a suscité une abondante littérature ; rappelons simplement que dans la nuit du 21 au 22 décembre 1602, sous les ordres de Charles de Simiane, seigneur d’Albigny, gouverneur de la Savoie, des troupes de Charles-Emmanuel Ier, flanquées d’Espagnols, tentent de surprendre Genève. Une petite troupe devait escalader les murailles pour ensuite ouvrir les portes au gros des forces savoyardes. L’expédition échoue lamentablement du fait de la vigilance de quelques Genevois. Le bilan de cette opération est lourd de conséquences : il y a une centaine de morts des deux parties en présence, Genève est toujours indépendante, le duc de Savoie est ridicule et voici un événement qui va permettre à Genève de célébrer chaque année une fête commémorant une des plus cuisantes défaites savoyardes et la plus grande " cagade " – pour reprendre son propre mot – de Charles-Emmanuel Ier… Plus grave demeure surtout le retentissement de l’affaire partout en Europe. Ce qui, en définitive, n’était qu’une escarmouche, prend l’aspect d’une agression ignoble et soulève l’indignation des puissances protestantes. En somme, l’Escalade conduit à une situation diplomatique compliquée et à un regain de tensions internationales et interconfessionnelles.

Soldats savoyards se préparant à l'Escalade

Page suivantePage précédente

 

Retour au sommaire du dossier