Le traité de Saint-Julien (1603)
Auteur : Laurent Perrillat - Niveau de lecture : Scientifique

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2. Les négociations du traité de Saint-Julien

Au lendemain de l’Escalade, la situation de Genève était donc des plus angoissantes et un sentiment d’insécurité devait tenir gouvernants et habitants de la ville, d’autant plus qu’elle était privée de son approvisionnement. Elle pouvait cependant trouver un appui auprès des Suisses, notamment Berne et Zurich, ses combourgeoises. Mais il s’agissait là d’alliés peu fiables car ces deux villes en avaient parfois assez d’être appelés par leurs coréligionnaires. Berne, de surcroît, aurait sans doute bien voulu établir sa souveraineté sur Genève. En définitive, les Suisses étaient assez partagés, confessionnellement et politiquement, quant à l’attitude à adopter ; ils devaient veiller au maintien de la Confédération et peser l’intérêt de l’alliance avec une ville protestante qui, souvent, était aussi pour eux un partenaire économique. Ne serait-ce que par sympathie religieuse, les réformés s’indignèrent de l’Escalade et étaient motivés pour défendre par les armes la ville de Calvin. Les cantons catholiques, néanmoins, auraient vu d’un mauvais œil que les villes évangéliques de Bâle ou Schaffhouse, par exemple, s’engagent clairement du côté de Genève. Cet équilibre était d’autant plus fragile que certains cantons catholiques (Lucerne, Uri, Schwytz, Zoug, Fribourg, Unterwald) s’étaient alliés en 1577 avec le duc de Savoie, contre les entreprises hégémoniques de Berne. Enfin, les Suisses redoutaient qu’une guerre générale éclatât aux portes mêmes de la Confédération. Ce qui joua en faveur de Genève fut son intense activité diplomatique, qui lui valut d’obtenir très vite le soutien du roi de France, le renouvellement de leur confiance de la part de Berne et Zurich et le soutien, au moins dans la prière, des villes évangéliques.

Néanmoins, aucune des parties en présence n’était prête à faire la guerre. La majorité des cantons suisses inclinaient à la paix et voulaient éviter l’extension de tout conflit à leur territoire ; si le duc de Savoie attaquait de nouveau Genève, le roi de France pouvait réagir et amputer les possessions de Charles-Emmanuel Ier d’une autre province. Bernois et Genevois n’étaient pas suffisamment fort militairement pour résister à une coalition catholique.

Il fallut donc arriver à des négociations. Celles-ci commencèrent à Saint-Julien le 10 février 1603. Cette première phase de pourparlers fut très difficile : les Genevois refusèrent de négocier avec un envoyé d’Albigny (l’organisateur de l’Escalade) et ne voulait recevoir qu’une délégation munie des pleins pouvoirs du duc lui-même. Ils refusèrent également une liste des droits et prétentions de Charles-Emmanuel Ier car elle remettait en cause la question centrale : l’indépendance de Genève.

C’est donc seulement à la mi-mars que le conseil de Genève accepta les plénipotentiaires savoyards et la première série de conférences purent vraiment commencer mais elles s’annonçaient ardues car, sans même parler de la méfiance réciproque ambiante, ni les uns ni les autres n’entendaient discuter des mêmes sujets… Les députés genevois venaient entendre les propositions savoyardes et les rapporter aux autorités souveraines de la ville, pour traiter d’une " bonne et durable paix ". Les Savoyards, eux, ne voulaient qu’une trêve et avaient des prétentions considérables sur Genève. On aboutit le 31 mars à un projet de traité, qui demandait examen et délai de la part de chacune des parties.

Pendant ce temps, on continuait à se battre : les Genevois firent plusieurs sorties et, passant en territoire français sur la rive droite du Rhône, prirent le 20 mars 1603 la ville de Saint-Genix-d’Aoste (actuellement Saint-Genix-sur-Guiers), menaçant ainsi Chambéry avec l’aide plus ou moins tacite de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné. Ce petit succès militaire ne plaça pas le duc de Savoie dans une situation avantageuse et n’arrangea pas l’ambiance des négociations, reprises le 12 avril. Les parties en présence, à Saint-Julien, se quittèrent pour référer des conclusions des débats à leurs supérieurs.

Les cantons réformés et l’ambassadeur de France, Méry de Vic, intervinrent auprès de Genève : ils cherchaient à inspirer la modération et abondèrent en conseils de prudence, recommandant aux Genevois d’accepter les propositions raisonnables qui pourraient leur être faites. De nouvelles conférences eurent donc lieu les 10 et 14 mai mais les envoyés savoyards déclarèrent d’emblée que jamais le duc de Savoie ne renoncerait à ses prétentions sur Genève. Ce fut comme un ultimatum qui mena à l’impasse.

Les Suisses suivaient ces négociations et furent consternés du résultat nul de cette première série de pourparlers. Des cantons neutres décidèrent donc d’entrer en scène : Schaffhouse, Bâle et Soleure s’adjoignirent Glaris et Appenzell pour proposer leur médiation. Chacun de ces cantons députèrent des personnalités importantes, des hommes d’expérience, en particulier le Schaffhousois Heinrich Schwarz, docteur ès droits, auteur du rapport final, et le Bâlois Andreas Ryff, qui prit vraisemblablement la parole au nom des médiateurs. Ils se mirent vite au travail et, comme premiers objectifs, cherchèrent à ménager une trêve entre les belligérants et à obtenir des six cantons catholiques de faire pression sur leur allié, le duc de Savoie.Portrait de Sébastien Thörig (1557-1611), l'un des médiateurs des cantons suisses neutres, peinture à l'huile, Kanton Appenzell A. Rh. Staatsarchiv,

On put alors en arriver à la seconde phase des négociations (24 juin-22 juillet 1603), qui fut aussi difficile que la première. L’un des premiers obstacles venait de ce que derrière les parties en présence, il y avait plusieurs partenaires. Genève était soutenue par Berne, Zurich et les villes réformées (celles-ci étant partagées entre leur volonté de défendre leur foi, maintenir la paix et l’idée de rester en bons termes avec les cantons catholiques), ainsi que par l’ambassadeur de France, qui ne ménageait pas sa peine. Derrière Charles-Emmanuel Ier, il fallait voir l’ombre du roi d’Espagne et du pape, qui soutenaient, au moins officieusement, le duc. Il fallait encore prendre en compte la personnalité même de Charles-Emmanuel Ier : son esprit obstiné excluait de traiter sur un pied d’égalité avec les Genevois, qui, rappelons-le, n’étaient pour lui que des sujets rebelles. De plus, dans les cantons suisses comme à Genève, ce qui devait être tu était crié en place publique, ou peu s’en fallait : en effet, le contenu des négociations était relaté aux autorités des cantons et était donc porté à la connaissance d’un grand nombre de personne alors que le secret eût dû être de rigueur.

Dans ces conditions, on comprend que les points d’accrochage du traité étaient encore nombreux. On n’était tout d’abord pas d’accord sur la durée de la trêve nécessaire. Surtout, les Savoyards refusèrent catégoriquement quatre prétentions essentielles aux yeux des Genevois : que le duc de Savoie ne puisse tenir une flotte de guerre sur le lac Léman et des troupes armées dans un rayon de six lieues autour de Genève ; qu’il renonce à ses vues sur Genève ; qu’il paie les dommages de la guerre ; qu’enfin il rembourse aux Genevois les frais occasionnés pour l’occupation de Saint-Genix-d’Aoste. Le duc de Savoie, bien évidemment, rejeta violemment ces demandes. Les médiateurs durent employer tout leur talent pour convaincre les Genevois de réduire leurs exigences. Des difficultés d’ordre formel vinrent encore compliquer les choses : un premier traité était prêt, la paix allait être conclue quand le duc de Savoie se ravisa et émit de nouvelles demandes, dont une qui entraîna la colère des Genevois. Ceux-ci n’acceptaient pas en effet que le duc voulût remplacer le dernier article du traité, stipulant qu’une paix stable et perpétuelle était signée entre Genève et Savoie, par un autre, indiquant que Genève était comprise dans le traité de Vervins. A nouveau, les disputes étaient relancées…

Traité de Saint-Julien, par Edouard Elzingre, aquarelle, 1915 (MAH, inv. 1092-32) Ce fut alors que les médiateurs se fâchèrent et, devant les atermoiements des uns et des autres, enjoignirent fermement aux parties " d’avoir égard à la misère et à la ruine du pays et aux misérables soupirs et lamentations des pauvres sujets qui, si la paix ne se faisait, crieraient et demanderaient à Dieu et au ciel vengeance ". Ces vociférations des médiateurs eurent raison, semble-t-il, des deux parties. Les délégués savoyards et genevois apposaient enfin leur signature au bas du traité : ce fut fait le 21 juillet 1603, à Saint-Julien.

La tour de Saint-Julien où se seraient tenues les négociations, carte postale, coll. privéeAu passage, on pourra se poser la question : pourquoi ce lieu a-t-il été choisi pour les négociations ? Cette bourgade était propice à une rencontre car d’une part elle était à un endroit stratégique, non loin de Genève et pourtant en territoire savoyard, elle se trouve sur le théâtre même des opérations. De plus, Saint-Julien a toujours servi plus ou moins de localité repère : c’est là que l’évêque de Genève remettait au bras séculier ses condamnés, c’est là que siège un juge-mage savoyard et c’est enfin la seule localité d’une quelconque importance dans la région. Quant au bâtiment même qui a abrité les plénipotentiaires et médiateurs, on a voulu l’identifier à l’une des tours, qui existe encore actuellement dans le vieux Saint-Julien et sur laquelle, en 1903, on a apposé une plaque. Ce ne fut sans doute pas là qu’eurent lieu les discussions. Il faudrait sans doute plutôt opter pour la maison d’une des familles prospères qui tenaient le haut du pavé dans le bourg à cette époque (les Cohennet ou les Recoux). On peut justifier cette hypothèse par le fait que, pour accueillir tous les délégués et ambassadeurs, il fallait en effet un local qui fût suffisamment vaste.

Saint-Julien dans la Chorographie ou description exacte des plus remarquables lieux, tant villes, bourgades que villages ès environs de la cité de Genève. BPU coll. iconogr. 46M

 

 

 

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