Vignes et vins de Savoie
Auteur : Maurice MESSIEZ- Niveau de lecture : Tous publics

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La culture de la vigne

Outres en peau de vache qui servaient à remonter dans les villages de montagne la vendange au préalable pilée. Granier (Tarentaise). Photo Maurice Messiez.

Si, comme on l'a vu, on sait à peu près comment la vigne est arrivée dans les Alpes, on reste assez ignorant de la façon dont ont été aménagés les premiers vignobles sur les pentes des montagnes. Car c'est bien la pente qui a conditionné la plantation des ceps. C'est de sa raideur que dépend la bonne réception des rayons du soleil, l'ampleur de l'érosion pluviale ou nivale, c'est elle qui a déterminé le savoir-faire des vignerons montagnards tant pour les travaux d'entretien que pour les vendanges. En conséquence, on trouve des outils spécifiques, identiques à quelques détails près, chez tous les vignerons alpins. Les plus typiques sont ceux destinés à monter ou remonter la terre et à apporter le fumier à dos d'homme si ce n'est de femme : partout, en Savoie on a conçu des paniers en bois ou osiers avec armature appelés " casse-coup", "oiseau", des hottes ou des caisses sur brancards. De même, pour acheminer la vendange vers les cuves, qu'on ne pouvait évidemment installer sur des chariots, celle-ci préalablement pilée était vidée dans des barils horizontaux, voire des outres en peau de vache, fixées au bât du mulet, pour regagner le village, toujours situé plus haut, si ce n'est sur le versant en face.

Pour obvier à ces déplacements longs, répétés, les montagnards trop éloignés ont fréquemment choisi d'édifier un habitat près de leurs vignes. On peut les rencontrer groupés en une véritable "banlieue viticole" comme disait R. Blanchard. C'est le cas du hameau des "Plaines", situé cinq cent mètres plus bas que son chef-lieu Notre-Dame du Pré en Tarentaise, des "Grangettes" au-dessus de Saint-Jean de la Porte, hameau autonome, presque étranger, d'une quarantaine de petites maisons ou "sarto" appartenant à des "Baujus" de "devant". Parfois ils sont dispersés dans le vignoble s'il est étendu, par exemple dans celui des Abymes, né d'un énorme glissement-éboulement du Granier qui a créé un paysage apocalyptique où les petites demeures sont disséminées ou accolées à deux ou trois. Ces maisonnettes rappellent toujours l'identité architecturale de la vallée ou du massif, identité qui s'affirme en particulier dans l'emploi des matériaux, bois ou pierres pour les murs, en totalité ou en partie, ancelles, ardoises, lauzes, chaume, tuiles écaille, romaines, ou plates sur la toiture, et dans le nom local qui les désigne : cabanon, cellier, sarto, mazot pour les paysans de Vallorcine qui allaient cultiver leurs vignes au-dessus de Martigny en Valais après avoir escaladé deux cols. Abandonnées ou protégées, ces petites constructions restent les témoins pluriséculaires du temps où la Savoie regorgeait d'habitants et de vignes. Alors on envoyait un oncle célibataire, disponible durant la morte-saison, pour accomplir les travaux nécessaires à l'entretien des ceps, c'est-à-dire remonter la terre, remplacer des échalas, répandre le fumier amené par un parent ; un peu plus tard, il marcottait pour remplacer les ceps manquants puis taillait et piochait. A cette période, comme à celle des vendanges, il recevait du renfort, et c'était parfois toutes les familles d'une zone montagneuse qui descendaient et apportaient vie et animation dans ces hameaux temporaires de montagnards-vignerons.

Ruelle de "sarto", hameau des Grangettes à Saint-Jean de la Porte. Ces sartos étaient la propriété des "Baujus" qui avaient besoin d'un petite maison pour venir travailler leurs vignes.Photo Maurice Messiez.  

Pour leurs vignes, ils ont aménagé des terrasses au long des pentes escarpées, afin de les implanter dans une quantité suffisante de terre retenue par un mur de pierres sèches. C'est surtout là, dans la conception et la réalisation de ces murs, qui se superposent sans réelle symétrie, comme des escaliers irréguliers et zigzagants, qu'on mesure le mieux les longs efforts physiques d'hommes et de femmes qui, empiriquement mais ingénieusement, et cela pendant des générations, ont édifié des paysages qui aujourd'hui dans les vallées ne sont plus que des friches car on ne peut y cultiver rien d'autre, tandis qu'en "plaine" on a le plus souvent supprimé ces obstacles à la mécanisation.

"Sarto" à Betton-Bettonet. Comme dans les Hurtières et la vallée du Gelon, le toit est en lauzes. Photo Maurice Messiez.

 

Sarto près du lac de Saint-André (Les Marches) donc près du Dauphiné. Le toit est en tuiles romanes. Photo Maurice Messiez.

 

Deux "sarto" couplés dans le vignoble d'Apremont-Les Marches. Le toit d'origine devait être en chaume, ce qui rappelerait une origine baujue. Photo Maurice Messiez.

 

 

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