Vignes et vins de Savoie
Auteur : Maurice MESSIEZ- Niveau de lecture : Tous publics

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Les cépages

Il n'y avait pas non plus de banalité dans les cépages, relativement nombreux. L'enquête de 1803 en recense une trentaine pour les vins blancs, une quarantaine pour les rouges. Certes, plusieurs provenaient de France, mais la palette des cépages locaux est étendue dans le cadre de son terroir plus ou moins particulier. Nombre d'entre eux, secondaires pour la plupart il est vrai, maintenant sont rarissimes, quand ils n'ont pas disparu au profit de quelques prestigieuses variétés internationale, gloire des grands vignobles français : chardonnay, gamay, pinot noir... que l'on trouvait déjà. d'ailleurs. Cela s'est produit surtout lorsque, à l'issue de la seconde guerre mondiale, on a pris conscience qu'il fallait, pour sauver et promouvoir les vins de Savoie dans les régions restées agricoles, "nettoyer" les vignes c'est-à-dire les purger des plants américains introduits après le phylloxéra, clinton, othello, noah, ainsi que des nombreux hybrides qui s'y étaient ajoutés. La publication de la loi sur les appellations d'origine contrôlée de 1935 entraîna, deux ans plus tard, les vignerons de Seyssel à faire une demande de classement qui aboutit en 1942 à imposer le cépage roussette pour le seyssel, la molette ou bon blanc (chasselas) pour le seyssel mousseux. Peu après, en 1948, le vignoble de Crépy est le second classé en AOC an Savoie, il est le symbole de l'association d'un cépage, le chasselas, à un terroir, le coteau de Crépy. Ces promotions apparaissent comme des exemples et vont faire des envieux, en particulier dans la cluse de Chambéry où existait depuis 1945 le syndicat des vins des Abymes qui avait pour objet, entre autres, de "promouvoir l'amélioration de la viticulture et de la viniculture en vue d'une meilleure utilisation du cru des Abymes". Cependant, avec la promulgation en 1949 des lois sur les vins de qualité supérieure, l'objectif est désormais de passer par l'antichambre qu'ils constituent avant de prétendre à l'Appellation d'origine contrôlée. Le label VDQS est attribué aux "Vins de Savoie" le 26 novembre 1954 et, presque vingt ans plus tard, le 4 septembre 1973, ils sont élevés au rang d'AOC.

Les choix de la délimitation des aires de production qui en découlent sont l'œuvre des promoteurs du moment, tous techniciens ou paysans-vignerons de la rive droite de l'Isère dans la Combe de Savoie, de la cluse de Chambéry, des régions avoisinant le lac du Bourget, des alentours bien exposés de Frangy, Bonneville et des rives du Léman. Ces zones leur semblaient les meilleures parce qu'elles étaient réputées pour leur vin, pouvaient assez facilement se plier à une mécanisation des travaux, l'altitude étant faible et les pentes généralement modérées, et qu'elles produisaient bien. Par rapport à l'ensemble du vignoble savoyard, c'était une petite superficie mais ils n'en proposaient pas davantage et d'ailleurs les paysans-vignerons des montagnes ne se montraient pas demandeurs.

Le choix des cépages retenus découle logiquement du choix précédent : ce sont ceux qui donnaient les bons vins de ces zones. On y reconnaît des vieux cépages savoyards, chasselas, jacquère, altesse (roussette), gringet, mondeuse, blanche et noire, persan, malvoisie, accompagnés de quelques plants dauphinois intéressants : étraire, joubertin en rouge, marsanne, roussane, verdesse en blanc. De grands noms, aligoté, chardonnay, gamay, pinot, sont retenus, par contre sont omis la douce-noire, le hibou, le muscat, seul plant vraiment commun avec les voisins valaisans et valdotains.

Malgré des situations exceptionnellement favorables comme celles des coteaux d'Aime, Aiton, Brides, Conflans, Cevins, Saint-Jean de Maurienne, aucun vignoble des vallées n'est retenu.

Ils auraient pu tous bénéficier de la dénomination "Vins d'Allobrogie" avec le décret du 29 novembre 1973 fixant les conditions de la production des "Vins de Pays", mais les montagnards-vignerons, souvent ouvriers-paysans des grandes usines, n'ont pas répondu à l'appel et finalement seuls quelques vignobles de la rive gauche de la Combe de Savoie, de l'avant-pays savoyard et haut-savoyard, tous situés dans des zones agricoles disposant de peu de ressources, ont été rénovés pour répondre aux conditions imposées, particulièrement sur les cépages qui sont les mêmes que pour les AOC. En tout cas ces vins de pays, toujours associés à une autre production, céréales, fruits, légumes, ont sauvé quelques villages du dépérissement agricole.

Quelques rares vignes, témoignages d'un autre temps, subsistent finalement encore en Tarentaise ou Maurienne et donnent des vins un peu indécis, au goût ancien des caves d'autrefois ... Pour leurs vieux vignerons, comme l'écrivait Raoul Blanchard, "c'est leur vin".

Vieux pressoir à deux vis en bois dans le cellier de l'ancien baron Graffion de Chamoux. Photo Maurice Messiez.

Aujourd'hui tous les viticulteurs professionnels de la génération des vingt à cinquante ans ont reçu une formation spécialisée, et le nombre de ceux qui sortent des lycées de Beaune, Mâcon ou Montpellier avec des diplômes de technicien supérieur en viticulture ou oenologie ne cesse de croître. Leur science a entraîné un transfert des responsabilités : d'abord les parents leur ont, presque avec soulagement, passé le soin de "faire le vin", se réservant le travail de la vigne, en particulier la taille, refuge des anciens. Mais, comme " le vin se fait à 80% dans la vigne", maintenant les jeunes, y compris les filles, s'investissent aussi à fond dans le vignoble, dans leur vignoble.

Deux coopératives ont beaucoup contribué à la sauvegarde et à l'amélioration des vins de Savoie, celle de Cruet qui traite encore presque le cinquième des vendanges et celle de Chautagne qui règne sur les deux tiers du vignoble local ; une troisième, "Le Vigneron savoyard", a eu la même influence à Apremont mais elle apparaît davantage comme le regroupement de huit propriétaires se dotant d'une cave commune pour rationaliser leurs exploitations. En dehors de ces "coopérateurs", on recense plus de 500 exploitations viticoles dont une douzaine ont à leur tête une femme, ce qui peut paraître peu, mais deux d'entre elles dirigent de grands domaines à l'échelle de la Savoie, plus de 20 hectares. Le vin se vendant bien, toutes sont très modernes, mécanisées, le nombre d' enjambeurs et de vendangeuses s'accroît chaque année et les caves sont dotées de pressoirs, cuves, chaîne d'embouteillage perfectionnés. Les vignerons d'A O C sont regroupés dans le Syndicat Régional des Vins de Savoie, ceux des vins de pays dans celui des vins de pays d'Allobrogie et, sans distinction, nombre de producteurs indépendants se retrouvent dans la Fédération Savoie-Bugey des Vignerons Indépendants ou Caves particulières.  

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